«Le baptême» de Piero della Francesca

15 chefs-d'oeuvre de la nationale gallery

«Le baptême» de Piero della Francesca

Et c’est de la Renaissance que nous allons justement parler maintenant en allant voir dans la salle 66 une œuvre de Piero de la Francesca.
Pour cela, rebroussons chemin dans la salle précédente. Puis tournons à gauche pour passer dans la salle 57 que nous traversons pour arriver dans la salle 65. Dans la salle 65, tournons immédiatement à gauche salle 66.
Dans cette salle, le baptême du Christ du peintre italien Piero della Francesca appartient aussi aux œuvres majeures du musée. Ce tableau aux couleurs claires montre le moment où St Jean Baptiste verse de l’eau sur la tête du Christ dans le Jourdain. La partie supérieure du tableau est de forme semi-circulaire.
Il a été réalisé entre 1445/50, soit une dizaine d'années après celui de van Eyck. Mais Piero n'utilise pas encore la peinture à l'huile : l’œuvre est peinte « a tempera », c'est-à-dire avec une peinture à l’œuf sur un panneau de bois. En fait, la peinture à l'huile arrivera un peu plus tard en Italie où elle commencera à se répandre à partir de Venise.
A cette époque, l'Italie est devenue la terre d'élection des artistes qui cherchent de nouvelles formules pour s'exprimer dans un monde en mouvement. Le 15e italien est le siècle de toutes les audaces. Nous appellerions ça aujourd'hui le siècle des avant-gardes: l'artiste n'est plus seulement un exécutant, n’est plus l'artisan qu’il était au moyen âge, mais il devient celui qui peut donner son avis, et essayer quelque chose de nouveau.
Pourtant, ce "quelque chose de nouveau" ne doit pas partir de rien.Il doit se fonder sur des recherches savantes aussi bien intellectuelles que spirituelles ou morales. La base de ces recherches se trouve dans l'expérience passée, lointaine et idyllique de l'antiquité. Les textes des auteurs grecs et latins sont réétudiés; la Mythologie, l'Histoire aussi bien que les sciences exactes comme les mathématiques, la géométrie vont devenir des terrains d'exploration et d'inspiration. Elles vont servir de référence aux intellectuels qui vont les réinterpréter, aux artistes qui vont y redécouvrir un répertoire de formes et de modèles qu'ils vont pouvoir exploiter comme les bases d'un art neuf.
Et c’est l'homme, la personne humaine, qui se trouve au centre de ces transformations. Sa place devient prédominante dans un monde qu'il maîtrise mieux et qu'il va enfin pouvoir organiser selon sa raison. C'est ce monde que nous allons découvrir avec Piero de la Francesca.
Ce peintre du sud de la Toscane est un personnage qui a fortement marqué l’histoire de la peinture. C’était un homme de son temps, passionné par les proportions et les règles mathématiques élaborées par les anciens. Il a su remettre ces règles au goût du jour, mais il n’est jamais tombé dans le piège de « l’art pour l’art », « utiliser les règles pour le seul plaisir de les utiliser ». Non ! avec lui, elles sont un moyen d’aller plus en profondeur dans le rendu des idées. Le suivi strict des règles, tout d’abord, captive, accroche le spectateur et Piero l’emmène ensuite dans une dimension mystérieuse, au bord d’un jardin secret, que l’énigmatique Piero ne montre pas, mais suggère.
Et ici, nous en avons un magnifique exemple.

Revenons au tableau et avant toute analyse, imprégnions nous de l’œuvre et voyons ce qu’elle provoque comme impression en nous. Pour notre part, ce qui se dégage de l’œuvre en premier est une impression de paix et de puissance.
Et maintenant, décrivons ce que nous voyons derrière l’arbre à gauche, nous voyons que la scène est suivie , avec beaucoup d’attention, par 3 personnages qui sont des anges. On les reconnaît aux ailes qu’ils portent dans le dos. Au-dessus de la tête du christ apparaît une colombe. En arrière-plan, on distingue d’autres personnages.
L’harmonie colorée et l'équilibre des formes contribuent fortement à cette ambiance recueillie et grave qui est si caractéristique de l’œuvre de Piero.
Regardons bien le tableau. C'est une œuvre savamment construite, à partir de ces fameux principes géométriques complexes qui seront la marque de la Renaissance italienne. Si vous tracez la ligne verticale qui coupe le tableau en son milieu, vous verrez que tout ce qui est important se trouve sur cette ligne. Le personnage le plus important est le Christ. Et tout converge vers lui : les lignes de fuite, les symboles et le jeu des couleurs. Regardons plus en détail :
Alors tout d’abord, la géométrie, les lignes de fuite amènent tous les regards vers le Christ : c’est évident, nous direz-vous, car il est au centre de la composition. C’est vrai, mais cela explique seulement qu’on le voit au premier regard. Alors, que nous disons que, quelle que soit la scène que nous considérons, notre œil est immanquablement attiré à revenir au christ. Si on regarde le ciel et la colombe, on retombe sur le christ. Si on regarde les anges à gauche, notre œil est attrapé par le jeu des couleurs. On regarde l’ange central, très pâle, et on est accroché par l’arbre clair et blanc, et par continuité de couleur, on est accroché aussi par le christ. Et pareil si nous regardons la scène du fond, où, suivant le fleuve, notre regard revient sur le christ.
Le tableau est découpé en 3 zones verticales. De chaque côté du Christ, un élément vertical départage les zones. Remarquez que l’arbre à gauche marque une espèce de frontière entre le monde où s’accomplit l’acte sacré et le monde divin où vivent les anges alors qu’à droite le corps de Jean Baptiste sépare le monde d’avant le baptême de celui de l’instant sacré. Les personnages qui se dévêtent pour recevoir le baptême et ceux qu’on aperçoit au fond forment cette zone. Donc, là encore, le christ – mais symboliquement cette fois- est au centre de tous les univers.
D’ailleurs, au-dessus de sa tête, St Jean verse l'eau du baptême, symbole de la vie. La colombe, symbole de l'Esprit saint, est elle aussi sur cet axe. Elle explique le caractère spirituel de la cérémonie et justifie le baptême comme source de vie éternelle. Et ses ailes, étendues comme deux traits blancs, ferment le rectangle qui contient le personnage central du Christ.
Et ce n’est pas tout, Piero a utilisé une 3e manière pour mettre le christ au centre. Piero s'aide aussi de la couleur et de la lumière pour appuyer son discours. On le voit, ce sont les couleurs claires qui dominent. Le corps blanc du christ semble recevoir une lumière sourde qui vient du ciel et inonde de lumière l'ensemble du tableau. Regardez le vêtement rouge de l'ange à gauche : ses épaules sont plus claires à cause de la lumière qui mange la couleur .Cette lumière est bien sûr céleste. Elle participe au message du tableau et contribue à l'impression recueillie qui s'en dégage.
Donc, on le voit, cette œuvre est très savante et symbolise bien la Renaissance: elle joue sur la lumière, elle joue sur les 3 dimensions. Et aussi, elle cherche à recréer une réalité humaine au christ. Il est à la fois fils de dieu, ce dont rend compte, la couleur blanche presque lumineuse de sa peau. Mais il est aussi « homme ». Et c'est bien un homme de chair et de sang que nous avons devant les yeux. Regardez les jambes par exemple ; nous y voyons indiqué le détail des muscles qui gonflent légèrement les mollets, le genou dont la rotule bosselle délicatement la peau. Et surtout, les proportions du corps sont partout respectées. Cela aussi témoigne d'un homme de la Renaissance. Au moyen âge, les proportions étaient toutes symboliques, les choses importantes étant plus grandes que les autres.
Mais l'art de Piero va au-delà de simples recherches mathématiques ou de composition.
Ces recherches et leur application lui permettent d'exprimer des idées et des réflexions sur l'importance d'un sacrement, idées qui sont probablement à l'origine de la commande de ce tableau. En 1439, donc peu de temps avant la commande de cette œuvre, une bulle du pape affirmait que Le Saint Baptême occupe la première place parmi les sacrements, parce qu'il est l'entrée dans la vie spirituelle.
Et notamment, un des effets de la très forte géométrisation de l’espace est d’immobiliser les personnages et d’une certaine manière de les mettre hors du temps.
On a l’impression que le temps n’existe pas dans le tableau ou qu’il s’écoule avec une telle lenteur que tout se fige pour l’éternité. Regardez le geste de Jean. On a dit qu’il versait l’eau sur la tête du Christ, mais on ne la voit pas couler. De même que le fleuve au pied du Christ.
Regardez bien. Ce ne sont que des flaques si lisses qu’elles reflètent à la perfection le paysage. Du coup, de cette œuvre tellement statufiée, il émane une grande impression de calme et de sérénité. À moins que ce ne soit du recueillement dû au moment représenté, qui est un des moments clés de l’histoire chrétienne.
Mais avec Piero, on ne sait jamais très bien si l’atmosphère décrite est vraiment celle d’un très grand recueillement, ce qui serait logique étant donné le moment, ou si elle résulte d’un manque total d’expressivité donnée à ses personnages. Regardons les anges à gauche : on ne sait pas vraiment ce que leur visage peut exprimer. De même St Jean Baptiste.
Ces personnages massifs, toujours sérieux et introvertis vont marquer des générations de peintres jusqu'au début du 20e.


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