« Les ambassadeurs» de Holbein le jeune

15 chefs-d'oeuvre de la nationale gallery

« Les ambassadeurs» de Holbein le jeune

Nous allons voir maintenant comment cet esprit de la Renaissance s'est propagé en Europe au 16e siècle. Et allons gagner la salle 4 où se trouve le tableau de Hans Holbein intitulé « les ambassadeurs ».
Pour cela, quittons l’aile Sainsbury pour gagner la partie plus ancienne du musée. Revenons vers le hall de l’ascenseur et traversons la salle en rotonde pour arrivée dans la salle 9.
Traversons la salle 9 en allant tout droit. Nous arrivons dans la salle 11.
Dans la salle 11, prenons à droite et traversons la salle 5 pour arriver salle 4 où nous voyons de suite, face à nous, le grand tableau de Hans Holbein le jeune.
Ce tableau fut exécuté à Londres en 1533.
C'est encore un double portrait, comme celui des époux Arnolfini, mais un siècle les sépare. Comme pour son éminent prédécesseur, ce tableau donne les clefs pour comprendre son époque. Mais ici, il y a au moins 2 grandes différences: tout d’abord, on voit un début de rendu de la psychologie et du caractère des sujets. Ensuite, ce tableau présente un caractère très énigmatique, ce qui en a fait certainement le tableau le plus célèbre de Holbein le jeune.
Alors, voyons cela d’un peu plus près, mais avant cela, à qui avons-nous à faire ?
Ce tableau représente Jean de Dinteville, l’ambassadeur français envoyé par François 1er auprès du roi Henry 8 à Londres et son ami, l’évêque George de Selves. Ce sont eux les 2 personnages que nous voyons devant nous, qui nous regardent accoudés à une table haute recouverte d’objets hétéroclites. Ils ont commandé ce tableau à Hans Holbein en l'honneur de la visite à Londres de Georges de Selves comme ils auraient de nos jours fait prendre une photo par un ami en souvenir de ce jour. Le tableau est grand et les personnages presque grandeur nature.
Ils sont brillamment vêtus de fourrure et de soie. Jean de Dinteville est à gauche, fier de sa pelisse d’hermine à manche bouffante et du collier de l’ordre de St Michel qu’il arbore avec ostentation. La couleur rouge de son pourpoint montre qu'il a voulu qu’on le voie. Le peintre a parfaitement saisi cette volonté un peu fat du jeune homme et a utilisé pour le rideau du fond une couleur verte qui exalte le rouge de la chemise. Le rouge et le vert sont 2 couleurs opposées dans la gamme chromatique et ici elles s’opposent en se renforçant mutuellement.
George de Selves est à droite .Sa fonction ecclésiastique l’empêche d’être aussi voyant que son ami, mais son vêtement n’en est pas moins riche. Regardez: le peintre a su rendre tous les détails des tissus et de la fourrure qui borde le manteau. La lumière joue sur le soyeux des étoffes et fait ressortir leur riche texture.
De même qu'il décrit avec éclat les riches costumes des protagonistes de la scène, le peintre donne tous les détails de la pièce dans laquelle ils se trouvent. C’est un cabinet d’étude richement décoré. A quoi le voyons-nous ? Regardez bien : vous voyez le sol du cabinet pavé de mosaïques. Un tapis persan est posé sur la table. La table elle-même est couverte d’objets précieux : un globe céleste bleu, un quadrant de navigation qui permet de calculer la position du bateau par rapport aux étoiles, et d’autres instruments presque tous destinés à l’observation du ciel et à la navigation. Ce sont des instruments coûteux, réservés à des personnes capables d’en comprendre le maniement. Ce que ces hommes étudient sont des sciences exactes très savantes. Ils appartiennent donc à un milieu très cultivé. Ils connaissent à n’en pas douter les découvertes de Copernic, ce savant polonais qui a osé publier que la course de la terre autour du soleil correspondait à une ellipse. Les instruments de musique sur l’étagère inférieure confirment leur goût pour le savoir et la culture avec un luth et des livres: la musique et la Connaissance. Ce sont des érudits, des curieux, hommes de leur temps et hommes de la renaissance humaniste, c'est-à-dire qu’ils s’intéressent à tout ce qui peut faire avancer l’Humanité sur la voie du progrès.
L'amitié qui les rapproche peut être fondée sur cet amour commun de la culture. Le meuble où sont posés tous ces objets forme un lien plus qu'une séparation.
Jusque-là le tableau est facile à comprendre.
Le peintre nous donne toutes les clés pour déchiffrer la nature de ses 2 clients et, remarquez bien, il restitue aussi leur caractère, voire leur psychologie. Et ceci est novateur.
Commençons par Jean de Dinteville : on voit un jeune homme riche, cultivé, et qui a du pouvoir. Sa carrure est impressionnante et est renforcée par son vêtement à manches bouffantes. Sa pose –bras ouvert et torse en avant- est celle d’un homme sûr de lui. Il semble nous regarder dans les yeux sans hostilité, mais de façon quand même un peu suffisante.
Son ami, de l'autre côté, est moins imposant, plus discret. Bien sûr, il est l'invité, dans le portrait comme dans la vie, de son puissant ami. Sa fonction ecclésiastique lui donne aussi certainement plus de retenue ; pourtant, c'est un érudit qui a fait ses preuves. Holbein traite son visage d'une manière plus menue, plus réservée avec aux lèvres l'ébauche d'un sourire. Et il a un air pensif au regard un peu ailleurs. Peut-être sait-il des choses dont son ami n'a pas conscience???
L’étape suivante va peut-être nous donner une clé de compréhension.
Peut-être avez-vous déjà remarqué un détail bizarre : en bas du tableau devant la table et en 1er plan on voit une espèce de tache floue qui au premier abord ne représente rien de distinct. C’est en opposition avec le reste de la composition par ailleurs tout à fait claire.
Cette forme est l’énigme du tableau, celle qui donne tout son sens à l’œuvre du peintre.
Déplaçons-nous vers la droite pour voir l’œuvre en biais.
Et vous voyez ? La forme étrange s’est transformée en tête de mort .Elle projette une ombre sur le sol. On appelle ce genre de forme une anamorphose. C’est une déformation en perspective dont les peintres se servaient pour dissimuler des messages dans les œuvres et qu’il faut lire avec un miroir convexe ou concave. Holbein a pris le parti ici de la faire voir et déchiffrer à tous sans miroir, juste en se déplaçant un peu.
Alors quel est le sens caché de cette œuvre ? Nous vous le disons tout de suite : Holbein n’a rien laissé comme explication. Cela dit, pour trouver des pistes, il nous semble qu’il vaut mieux connaître et Holbein et Jean de Dinteville. La devise de ce dernier était : « Mémento Mori » souviens-toi de la mort. Ce n’est pas innocent ; Regardons bien son béret : il porte une broche en forme de tête de mort. C’est peut-être un signe. L’idée contenue dans cette phrase est aussi un des leitmotive de l’esprit de la Renaissance. C’est le « vanitas vanitatum », le Vanité des vanités.
Elle sert ici à donner une leçon de morale ou bien à montrer que ces 2 personnages sont en parfaite harmonie avec leur temps et avec le discours de l’Eglise. Malgré leur richesse, leurs beaux atours et tout leur savoir, ils ne doivent pas oublier la condition primordiale de l’Homme: il est mortel. C'est peut-être la raison du demi-sourire de l'Evêque. Lui sait cela alors que son ami aurait peut-être un peu trop tendance à l'oublier et oublie de rester humble.
Mais il peut y avoir aussi un message de Holbein : car Holbein veut dire « os vide » en Français, pas trop loin de « crâne vide » et donc de tête de mort. Cet indice nous invite à en savoir plus sur le peintre.
Hans Holbein le jeune est alors à l'apogée de sa carrière quand il peint ce tableau. S'il a été choisi pour réaliser cette œuvre, ce n'est pas par hasard : Il est lui même un érudit, un homme qui s'est frotté aux idées de la Renaissance italienne, aux élites cultivées de son temps et qui connaît les théories mises en place 50 ans plus tôt par les artistes florentins. Mais il est allemand, ne l'oublions pas, et de par sa culture habitué à s'intéresser aux détails et à les rendre avec minutie. Nous retrouvons ce côté précis dans son œuvre, notamment dans la description méticuleuse du cabinet de travail. Nous pouvons reconnaître parfaitement chacun des objets présentés et nous savons qu'ils ont réellement existé : le globe terrestre par exemple a sûrement été fabriqué en Allemagne. Le livre ouvert que nous voyons sur la table basse entre les 2 hommes est un traité d'arithmétique écrit par un certain Apian, mathématicien et astronome à l'université d'Ingolstadt en Allemagne.
Holbein est devenu l'ami d'Erasme, humaniste notoire, profondément impliqué dans les idées de son temps. Témoin de la Reforme, Erasme était partisan d'une grande tolérance. Mais la réforme est en marche et les violences commencent à gagner du terrain. Holbein fuit la Réforme et s'installe en Angleterre
Et le problème religieux n'est pas absent du tableau. Georges de Selve est évêque, et est connu pour prôner une approche conciliante permettant de réunir l'Europe chrétienne. Mais les instruments de musique, d'habitude utilisés pour signifier l'harmonie du monde, peuvent ici avoir une signification un peu différente. Observons le luth : on voit que la corde est brisée. L'harmonie est-elle brisée ? Est-ce à cause des problèmes religieux ? Car bien sûr il y a des dissensions religieuses sur le continent, mais il y en a aussi entre l’Angleterre et Rome. Car Jean de Dinteville est ambassadeur au moment où Henry 8 s'apprête à épouser Anne Boleyn et à rompre avec l'Église de Rome. Bref, de nombreux problèmes sont en vue, qui provoqueront effectivement beaucoup de morts. « Memento mori ». Le « souviens-toi de la mort » : Peut être que l’évêque en est plus conscient que Dinteville et que cela explique son air un peu absent ou soucieux.
En tout cas, cette peinture est toute en finesse, finesse dans l’expression de la psychologie ou du caractère des sujets, finesse dans les énigmes qui sont présentées au spectateur.


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