Les œuvres de Turner et Claude Gellée

15 chefs-d'oeuvre de la nationale gallery

Les œuvres de Turner et Claude Gellée

Nous allons quitter le 16e siècle en nous rendant dans la salle 15 pour y découvrir Turner, artiste anglais du 19e, et Claude Gellée dit le Lorrain, artiste français du 17e siècle. Pour cela, sortons de la salle 8 et traversons la salle 9 pour arriver, en prenant la petite porte de droite, dans la salle 15
C’est Turner lui-même qui a demandé, par testament, à ce que ses œuvres soient accrochées dans cette salle avec celles de Claude Gellée dit le Lorrain.
Dès les premiers regards, nous comprenons le désir de Turner de faire comparer par les spectateurs ses œuvres avec celles de Claude. Les tableaux vont par paires : l’un est de Turner et l’autre de Claude. Dans chaque paire, la similitude du choix des lieux, de l’organisation des masses lumineuses et de la composition, saute aux yeux.
La première paire que nous voyons a des sujets inspirés de l’antiquité.
Le titre du tableau de Claude Gellée est «L'embarquement de la reine de Saba » et celui du tableau de Turner est «Didon construisant Carthage». Les lieux représentés appartiennent eux aussi à l’imaginaire. Les 2 artistes ont complètement recomposé les lieux et moments qui n’existent pas. Dans l'autre paire, que nous verrons ensuite, les œuvres sont moins soumises l'une à l'autre. Ce qui les réunit est plus la Composition et le mouvement des nuages.
Claude est un artiste français du 17e qui a passé une grande partie de sa vie en Italie. Il fait parti de ces artistes qui vont permettre une redécouverte de la nature. La peinture de paysage va prendre son essor à cette période. Turner lui appartient à la 1re moitié du 19e anglais. La peinture de paysage est redevenue un genre de la peinture très prisé du public et reconnu par les académies.
Nous allons nous pencher sur la paire de tableaux qui retracent des épisodes mythiques. Ce qui frappe au premier abord c'est la similitude de formes, de lumière, de lieux. Les 2 artistes auraient-ils peint au même endroit, au même moment ?
Non bien évidemment ! Les lieux représentés n'existent tout simplement pas et ils sont sortis de l'imaginaire de nos peintres. Il est certain que ce qui a été une invention pour Claude a été une réinterprétation pour Turner. C'est un hommage que ce dernier rend à son grand aîné qu'il salue comme étant, 2 siècles avant lui, l'observateur le plus fameux de la lumière et de ses effets dans le paysage.
Dans les 2 œuvres que nous voyons, remarquons l’importance des ruines et des monuments antiques qui forment le décor des scènes décrites. L'inspiration de CLAUDE vient directement de l’Italie qu’il a sous les yeux. Au 17e siècle, les ruines romaines sont encore très présentes dans le paysage. Nous en voyons une qui sert de cadre à la scène de l'embarquement de la Reine de Saba, à gauche sur le tableau. Nous remarquons également à droite, un palais. Lui n'est pas en ruine. C'est même, à l'époque de Claude, une architecture moderne. Tout au plus, elle a 1 siècle. Mais elle est là pour montrer la continuité entre l'antiquité et le présent. Observons que le palais utilise le vocabulaire architectural de la ruine. C'est un palais de la renaissance qui s’inspire grandement des anciens édifices de l’antiquité. C'est le palais de la Reine de Saba, reine mythique qui n'a donc pas de référence temporelle. Elle vivait au temps du roi Salomon, me direz-vous. C'est vrai peut-être, car la rencontre de la reine de Saba et de Salomon appartient à la Légende. De toute façon, ce n'est pas vraiment le problème de Claude. Ce qui l'intéresse, lui, c'est son époque. Regardez les petits personnages qui composent le cortège de la reine. Ils sont habillés à la mode de la renaissance. Et le bateau qui attend la reine au fond port: C'est un vaisseau de haut bord, fait pour les grandes traversées et pas du tout une galère antique.
Claude a choisi donc de replacer l'épisode dans son monde à lui. Mais un monde irréel, complètement recomposé. Le mythe est là mais hors du temps et de l'espace.
Pourtant, rien dans le tableau, aucun des objets, des personnages, des monuments n'est traité sans une très grande observation de la réalité. Encore une fois, regardons les barques de pêche, les objets sur la grève ou au pied de la ruine. Claude a le sens du détail réel comme l'ont les peintres des écoles du nord ou des Flandres qu'il connaît très bien et qu'il admire.
Le sujet choisi prend corps grâce à ces notations minutieuses. Il s'intègre dans le paysage en lui donnant sa raison d'être: le paysage, et en particulier la lumière, devient un des protagonistes de l'histoire et même le principal protagoniste. Cette lumière semble devoir aspirer toute vie. D’ailleurs, les bateaux sont là pour cela. Le moment est important. Les barques sont prêtes au départ, les équipages sont à bord des bateaux. On charge les derniers présents devant nous. La reine arrive. C'est le moment du départ. Quand le soleil sera à son zénith, que la lumière inondera le paysage, le bateau qui emporte la reine sera loin et le destin accompli. Les édifices créent comme un tunnel qui oriente notre regard vers la lumière. Le sujet aussi nous y fait penser : c’est la reine de Saba qui va rejoindre cette lumière. Bref, on a l’impression que pour Claude Gelée, la Renaissance a réussi. C’est l’exemple du palais nouveau sur la droite a recrée du beau à partir des ruines de l’antiquité, mais cela ne suffit pas. On est encore et toujours appelés à aller plus loin, à aller vers ces merveilles que la nature nous exhibe. Claude fera de nombreuses toiles sur ce thème où on voit une scène de départ depuis un port.
Ce qui a fortement impressionné Turner dans le tableau est le traitement de la lumière. Le moment choisi par le peintre est parfaitement identifiable : c'est le lever du soleil. Nous le voyons sortir de derrière la mer et darder ses rayons dans un ciel encore embué des vapeurs nocturnes. Cette luminosité humide et déjà violente blanchit le ciel et dissout les couleurs de l'atmosphère. Elle fait vibrer l'air calme du jour naissant. La mer en est irisée. La lumière vient frapper la grève devant nous, mais manque encore de vigueur pour allumer les façades du palais. Cette description atmosphérique du paysage, parfaitement avant-gardiste au temps de Claude, deviendra un sujet de recherche pour les peintres du 19e
Ce trait de caractère a séduit Turner. Tournons-nous vers son œuvre.
Lui aussi est passionné par les effets de lumière. Il voit dans Claude le modèle à suivre. Nous avons tout de suite remarqué que Turner a copié sciemment les compositions de Claude ; nous retrouvons à gauche les morceaux de temples et à droite les palais des protagonistes de l'histoire. Cette histoire appartient aussi au mythe, cette fois-ci à la littérature antique. Le poète latin Virgile a écrit l'Enéide d'où Turner tire son inspiration. Didon, fondatrice et reine de Carthage, construit sa ville. Ce n'est donc pas une ruine que nous voyons à gauche, mais un édifice en construction. De l'autre coté du fleuve, les palais sont achevés. Ce sont des palais antiques sans rapport avec la renaissance. L'unité de temps est respectée contrairement à ce que nous avons vu chez Claude. La composition diffère de celle de Claude par plusieurs aspects: regardez au centre du tableau de Turner, nous n'avons rien qu'un grand vide meublé par l'eau. Les personnages se trouvent tous au pied des ruines laissant la berge à droite complètement déserte, bien que toute construite de palais. Le fond de la composition est fermé par un pont qui nous bouche l'horizon et qui brise la fuite du regard vers les lointains. Alors que chez Claude, seul l'éblouissement lumineux fermait la perspective.
De plus, la lumière de Claude était celle d’un soleil du matin déjà aveuglant et qui nous attirait irrémédiablement. Ici, c’est plutôt un doux soleil du soir qui éclaire les travaux d’hommes et de femmes, non pas sur la fuite, mais au contraire en pleine construction.

Ces différences sont fondamentales. Elles nous renseignent sur l'esprit des peintres. Claude construit son tableau à partir d'un monde qui laisse place à l'imaginaire et où la nature –la lumière- a le dernier mot. Là, non. Turner un monde où la lumière est plutôt un instrument au service de l’homme.
Turner se veut plus scientifique que Claude, plus rationnel. Notez combien la lumière de Turner est plus dure, plus concentrée au centre de l’œuvre. C'est elle qui modèle les volumes, fait ressortir les aspérités des lieux, ménage des oppositions violentes avec les zones d’ombre. Elle coupe littéralement le tableau en 2. La partie éblouissante restant dans le ciel alors que la partie de la terre est dans l'ombre. C'est une véritable étude à partir d'observations que nous livre Turner. Il faut dire qu'au 19e, les scientifiques se penchent sur ce phénomène, écrivent des traités sur la lumière, sa composition, sa perception, son action sur les choses. Turner doit être au courant de ces recherches qui le passionnent Dans les œuvres de Claude, la lumière se répartit plus uniformément, unifie les parties du tableau et adoucit les formes. Elle est la poésie de l'œuvre.
Nous retrouverons Turner dans une de ces œuvres magistrales dans une des dernières salles.


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