«L’auto portrait à 34 ans » de Rembrandt

15 chefs-d'oeuvre de la nationale gallery

«L’auto portrait à 34 ans » de Rembrandt

Nous allons maintenant dans la salle 23 pour admirer un autre grand maître du 17e hollandais: Rembrandt.
Pour cela, passons salle 18 par le passage directement opposé à celui par lequel nous sommes arrivés. Allons tout au fond de la salle 18.
Passons à droite dans la salle 22. Traversons-la pour nous rendre salle 23.
Rembrandt est un des peintres les plus obsédés par les modifications de la figure humaine au cours du temps. Pour étudier plus facilement l'ouvrage du temps et des soucis sur l'homme il s'est choisi comme modèle. Nous possédons ainsi plus de 80 autos portraits qui retracent les âges de la vie.
La National Gallery en a 2 tout à fait représentatifs du personnage: l’un à l’âge de 34 ans et un autre quand il a 63 ans.
Nous allons nous pencher sur celui où il est le plus jeune. Il est né en 1606 et mort en1669
34 ans : c'est encore la jeunesse, mais sans ses angoisses et ses misères. C'est un âge où l'on sait ordinairement ce que l'on veut et quelles sont les orientations majeures de la vie. Regardez ce portrait : le peintre vous regarde droit dans les yeux ; calmement. Aucune angoisse, aucune incertitude ne semble le perturber. En un mot, c'est un homme serein et fier de lui qui nous apparaît ici.
Il vêtit de beaux atours qui montrent qu'il commence à avoir une place de choix dans la société très hiérarchisée dans laquelle il vit et travaille. Regardez le col en fourrure de sa veste, l'étoffe brodée des manches, le plissé de sa chemise. Sa mise est impeccable bien qu'un peu anachronique; il s'est choisi un costume inspiré par les gravures des écoles du nord du 16e siècle. Rembrandt adore se déguiser. Chacun de ses portraits nous le montre vêtu selon le personnage auquel il veut qu'on l'identifie dans le portrait. Cela fait partie du message délivré par le tableau. C'est un homme jeune, sûr de lui, qui vous regarde et qui a parfaitement conscience de sa réussite professionnelle ; dans ce portrait, il entend se mesurer à d'autres artistes éminemment connus.
Nous allons voir que ce portrait s'inspire dans sa forme de portraits faits par 3 autres immenses artistes: Raphaël, Titien et Dürer : tous les trois ses aînés de plus d'un siècle. Raphaël avait peint le portrait d'un de ses amis, Baldassare Castiglione, homme savant et doux, parfait gentilhomme admis dans toutes les cours les plus fameuses de son temps. Titien avait peint aussi un portrait que Rembrandt avait vu quand il était passé en vente publique à Amsterdam en 1639 et qui passait pour être un portrait de l'Arioste, poète et écrivain. Et Dürer, lui, s'est autoportraituré plusieurs fois. Le costume replace l'artiste directement dans le siècle de ces personnages dont il se fait l'héritier direct.
En prenant ouvertement modèle sur ces prédécesseurs illustres de la Renaissance italienne Rembrandt se place bien sûr dans leur continuité. Continuité des peintres dont il connaît parfaitement les œuvres mais aussi continuité du sujet qu'il traite de manière semblable dans sa forme. Raphaël aussi bien que Titien ont placé leur personnage sur des fonds neutres gris ou brun. L'homme du Titien a la même tenue, un peu en biais et qui s'appuie sur une barrière de bois.
Raphaël a coiffé Baldassare Castiglione d'un béret et a aussi travaillé dans une gamme de teintes réduites de brun .
Continuité aussi dans la qualité de la personne représentée. Les portraits ainsi traités sont ceux d'érudits, de poètes en un mot d'humanistes admis dans les cercles privés et admirés de la culture. Rembrandt est des leurs. Lui aussi, à ce moment de la vie, peut espérer être reconnu et apprécié de cette façon parmi ses concitoyens. Lui aussi possède le génie qui n'est donné qu'à quelques-uns, et surtout, lui aussi est un homme érudit, et cultivé digne d'appartenir à la meilleure société amstellodamoise ;
Malheureusement pour Rembrandt, cet état de grâce ne sera que passager et le peintre connaîtra plusieurs drames au cours de sa vie, qui ruineront sa carrière et sa renommée. Mais ne présageons pas du futur. Au 17e, dans les Pays-Bas, l'art du portrait est à la mode. Chaque grande famille, chaque riche bourgeois veut avoir chez lui son portrait à laisser à la postérité. C'est aussi un moyen d'affirmation sociale. Le portrait est l'apanage d'une élite. C'est de cette élite que l'artiste doit se faire connaître.
L'artiste est conscient de sa valeur professionnelle. Il la doit à son génie, à ses qualités tout à fait exceptionnelles de peintre. Mais il faut que tout le monde le sache pour accroître sa clientèle. Sans commande, l'artiste ne pourrait plus peindre. Au 17e, on peint rarement sans qu'un client vous passe une commande. Les matériaux sont très chers et les ressources des artistes leur permettent difficilement d'avancer les fournitures. En plus, comment savoir quoi peindre?? Les clients ont des volontés qu'il faut à tout prix respecter.
Alors, l'auto portrait va faire office de support publicitaire. Il va montrer tout ce dont l'artiste est capable et le client potentiel pourra s'assurer de la compétence de son peintre, séduit par ses hautes qualités techniques et picturales.
Les qualités techniques seront particulièrement montrées : dans ce portrait, par exemple, nous pouvons voir comment, à partir d'une palette réduite, qui n'utilise que des teintes chaudes de brun et d'ocre, le peintre va faire transparaître toute la richesse d'un costume : remarquez la douceur de la fourrure, la lourdeur des étoffes, et leur souplesse. Dans une gamme de bruns, déclinés depuis le fond sur lequel se détache le personnage jusqu'aux différentes étoffes qui composent le costume du peintre, tous les détails vont apparaître, éclairés par une lumière douce qui inonde le visage de l'artiste et fait ressortir le plastron blanc de sa chemise.
La lumière est un des grands thèmes étudiés par Rembrandt. Le peintre considère que c'est elle qui doit faire ressortir les zones importantes de l'œuvre, celles qu'il veut que le spectateur remarque en premier lieu.;
Dans ce portrait, c'est bien entendu le visage que l'artiste met en relief, mais……. Également la main. Regardez. Posée sur le bord d'une barrière qui éloigne un peu le sujet du spectateur, la main du peintre est éclairée et fait partie de la diagonale lumineuse de l'œuvre: suivez-la en partant de la main, en passant par le plastron de la chemise et en remontant jusqu'au visage . La lumière est arrêtée par le béret qui conclut d'une masse sombre le visage du peintre et donne plus de poids à la tache claire qu'il forme.
La dextérité du peintre et son savoir-faire sont aussi à noter dans le traitement mousseux des cheveux ou de la barbe du personnage, dans la finesse de la touche qui modèle délicatement les parties sensibles du visage comme le nez un peu long ou les joues qui gardent encore une rondeur juvénile ; remarquez aussi l'expressivité du regard et la vie qu'il arrive à lui insuffler, la délicatesse de la carnation de la chair un peu rose comme si le peintre avait un "tempérament sanguin". Alors pouvez vous la question, si vous souhaitiez faire réaliser votre portrait, est-ce que vous ne choisiriez pas un artiste capable de réaliser ce que vous avez devant les yeux ?
Une dernière chose avant de quitter Rembrandt : pourquoi est-ce que la plupart des autoportraits montrent le personnage plutôt tourné à droite ? Tout simplement parce qu'il est plus facile à un peintre droitier de placer un miroir à gauche de son chevalet pour que l'image du bras qui peint (le droit en l'occurrence) ne vienne pas gêner son travail. C'est du reste le bras gauche qui est posé sur la balustrade.


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