Velazquez et sa célèbre Vénus au Miroir

15 chefs-d'oeuvre de la nationale gallery

Velazquez et sa célèbre Vénus au Miroir

Nous allons quitter Rembrandt pour Velazquez et sa célèbre Vénus au Miroir, qui se trouve salle 30.
Sortons de la salle 23 vers la 24 puis, de là, passons à droite salle 25.
Traversons la salle 28 pour arrivée dans la salle 29. Là, tournons à gauche et nous arrivons salle 30. Nous allons voir un des rares nus de la Peinture espagnole du 17e siècle. Et c’est le seul nu de la salle.
Quand on entre dans cette salle consacrée à la peinture espagnole, on remarque tout de suite ce grand tableau d’un format allongé. La Venus au Miroir ! Ce tableau a fait couler beaucoup d’encre chez les historiens de l’art. Il a été réalisé autour de 1647 par Vélasquez, probablement après un voyage en Italie et à Venise où il avait été envoyé par le roi d'Espagne Philippe 4 pour acheter des œuvres et parfaire ses collections de peinture italienne.
Le peintre nous présente une jeune femme nue, certes, mais de dos.
Regardez cette Venus. Elle est allongée sur un lit recouvert d’un somptueux drap noir et, par contraste, ce qui attire l’œil au premier abord est le corps pâle et nu de cette jeune femme. Elle est lascivement allongée sur un drap noir qui fait ressortir l’éclat nacré de sa peau. Il barre tout l’espace du tableau par une grande ligne horizontale. Remarquez que cette ligne noire n’est pas rectiligne. Elle suit harmonieusement les formes féminines du corps à la taille très marquée, aux jambes fines et galbées. Le Cupidon à gauche marque la verticale, mais lui aussi a une forme assez serpentine. Il se détache sur un somptueux rideau rouge, aux plis lourds.
Remarquez la palette des couleurs utilisées par l’artiste. En faisant attention, on observe que c’est un tableau en 2 couleurs déclinées dans toute la gamme de leurs tons. L’une va du rouge sombre au rose le plus pâle. Regardez la profondeur du rouge du rideau. On dirait que cette couleur est tellement riche qu’elle déborde en intensité sur le corps de la jeune femme étendue et sur le Cupidon. Vous verrez ces réminiscences de rouge dans la délicatesse des nacrées du corps de Venus. On le retrouve aussi dans un éclat roux sur sa chevelure et sur sa joue visible dans le miroir.
L’autre couleur utilisée par l’artiste est plutôt ce qu’on appelle en peinture une « non couleur ». C’est toute la gamme de tons qui vont du blanc au noir en passant par toutes les sortes de gris. Devant nous, cette gamme est déclinée dans les draps: un blanc et un noir qui sont presque le reflet inversé l’un de l’autre dans la gamme des coloris. Regardez comme le blanc et le noir alternent dans toute la partie basse de l’œuvre. La somptuosité des noirs de Vélasquez impressionnera grandement Manet au 19e quand il découvrira l'œuvre du peintre espagnol.
Le corps de la déesse au milieu reflète ou absorbe selon les endroits cette gamme de coloris. Si le bas de son dos reflète le rouge, ses épaules et ses hanches absorbent plutôt les effets clairs irradiés à partir de l'étoffe blanche placée au milieu du tableau. Cette façon de repartir les coloris permet aussi au peintre d’éclairer sa toile d’une lumière diffuse qui unifie les différentes parties de l’œuvre.
Cette utilisation de la lumière provient en partie de l’influence des peintres vénitiens sur l’art de Vélasquez. Il y avait à Madrid, dans les collections royales plusieurs œuvres des peintres vénitiens dont le Titien plus particulièrement que le peintre a pu étudier de près. Il a fait également plusieurs voyages en Italie qui lui ont permis d'entrer en contact avec les peintres de la Sérénissime.
Quant au sujet, il existe peu de nus dans la peinture espagnole du temps de l’inquisition. Pour ce genre d’œuvres, les rois et les princes avaient plutôt l’habitude de passer commande auprès d’artistes étrangers, italiens notamment, et conservaient ce genre d’œuvre à l’abri des regards indiscrets dans des cabinets particuliers où dans l'intimité de leur chambre à coucher. Même Philippe 2, pourtant si austère, possédait une collection de nues. D’ailleurs, cette œuvre non plus n’était pas destinée à être vue par un large public. Elle était réservée au plaisir d’un seul qui l’avait placée dans ses appartements privés. Son commanditaire était le marquis de Carpio, fils du tout puissant comte-duc de Olivares, le 1er ministre de Philippe 4.
Le titre de l’œuvre nous annonce une Venus, la déesse de l'amour.
Le fait de traiter un sujet mythologique permettait de pouvoir traiter un nu en restant dans le domaine de la convenance. Dans l'antiquité, le nu est l'apanage des dieux et des héros. De très nombreuses statues antiques étaient nues. Depuis la Renaissance, représenter les dieux et les déesses nus était le seul moyen qu'avaient trouvé les peintres et les sculpteurs qui s’intéressaient au corps humain pour l'étudier et le reproduire avec un maximum de réalisme. Vélasquez utilise ce stratagème pour peindre le corps de cette jeune femme. Et d’ailleurs, pour rendre le titre plus crédible, Velazquez va jusqu’à introduire un Cupidon, dieu de l'amour traditionnellement associé à la déesse.

Essayons de voir, de décrypter le message de Velazquez. Le peintre a-t-il voulu réaliser une œuvre érotique, ou tout du moins sensuelle ? D’un coté, inclinant pour la peinture « osée » dirons nous, il y a :
• le sujet : une femme nue ;
• le jeu de lumière et de contrastes, corps blancs sur draps noirs, qui amènent le regard sur cette femme nue,
• un corps sculpté avec une taille bien marquée
• et il y a une attitude lascive
Cela dit, si on nous dit que cette attitude est plus nonchalante que lascive, alors, effectivement, on peut être d’accord. Et vous, l’êtes-vous ? Alors, si oui, dans ce cas, on commence à pouvoir regarder le tableau sous un autre œil et trouver qu’il n’est en rien «érotique ». Plusieurs éléments vont dans ce sens :
• Regardons Cupidon : non seulement il a abandonné son arc et ses flèches, symboles de l’amour ; mais en plus, il a les mains attachées et ne pourra donc pas les récupérer.
• la jeune femme a un corps mince, ce qui à l’époque n’est pas un signe de sensualité
• Les cheveux remontés en chignon évoquent le contraire de la luxure. Toutes les nues érotiques ou suggestives ont les cheveux lâchés.
• Placé comme il l’est le miroir devrait dévoiler une partie de l’anatomie de la jeune femme. Or il n’en est rien ; il ne dévoile que son visage. Et en plus, il est flou.
• D'autre part, on dirait que la jeune femme est vêtue ou tout du moins que sa robe est placée devant elle. Nous voyons le bouillonnement blanc d’une étoffe.

Donc malgré les apparences ce tableau est un tableau chaste et il semble que le peintre ait voulu jouer avec le thème de l’amour et de l’image en se servant d’un miroir pour exciter la curiosité du spectateur.
Ce qui est traité ici, c’est plutôt l’ambiguïté de la vision. Le visage est flou. Est-ce qu’il est flou pour nous spectateur qui ne connaissons pas cette jeune femme ? Ou bien est-ce qu’il est flou pour cette femme elle-même –au sens où elle ne se connaîtrait finalement pas ? S’il est flou pour nous, est ce que cela veut dire que quand on aime –ce que montre la présence de cupidon, on a finalement une image assez déformée de la réalité ?
En tout cas, cette leçon de morale serait bien de l’époque.


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