« Les pèlerins d’Emmaüs » du Caravage

15 chefs-d'oeuvre de la nationale gallery

« Les pèlerins d’Emmaüs » du Caravage

Nous allons maintenant découvrir «les pélerins d’Emmaus» de Caravage dans la salle 32. Ressortons maintenant de la salle. Nous arrivons alors dans la salle 30 que nous prenons vers la gauche. Elle se prolonge par la salle 32.
Dans cette salle 32, nous quittons l’Angleterre pour nous retrouver dans l’Italie du début du 17e siècle. Le tableau que nous allons voir s’appelle les pèlerins d’Emmaüs.
Il est assez sombre à première vue. Il montre 4 personnages autour d’une table chargée de victuailles disposées sur une nappe blanche. C’est l’œuvre d’un des plus grands représentants du début de cette période, le peintre Michelangelo Merisi dit le Caravage.
C’est un personnage atypique. On sait qu’il mène une vie de débauche, mais cela ne l’empêche pas d’avoir la protection de princes et de cardinaux proches du Pape. Il meurt jeune à 40ans en 1609 victime de violentes fièvres Son œuvre, assez importante pour sa courte existence, est très variée, traitant de sujet aussi bien religieux que profanes. Vous avez dans cette salle des sujets profanes comme un enfant mordu par un lézard mais l’œuvre que nous vous présentons traite un sujet religieux. Il a été commandé en 1601 par un noble romain Ciriaco Mattei.
Le sujet du tableau représente une scène tirée des évangiles et raconte la rencontre de Jésus avec 2 pèlerins dans l’auberge d’un petit village appelé Emmaüs. Cette rencontre aurait été banale si elle ne se passait pas après la résurrection du Christ. Et c’est le Ressuscité qui se montre, sans s'annoncer, pour la 1re fois à de simples mortels qu’il n’avait jamais vu auparavant.
Le Christ se trouve à cheminer sur la route d'Emmaüs avec 2 voyageurs. Ils discutent un peu et arrivés à Emmaüs décident tous 3 de partager leur repas. Ils s’installent à la table d'une auberge et commencent à manger. Mais Au moment où le Christ partage le pain, les 2 voyageurs comprennent à qui ils ont à faire. Leur compagnon de fortune a reproduit les mêmes gestes que ceux qu’il avait fait le jour de la Cène : il a béni le pain.
C’est exactement ce moment que Caravage a décidé de reproduire dans ce tableau d’une haute intensité dramatique. Regardons bien. Le Christ est au milieu du tableau vêtu de rouge, un bras tendu vers nous, l’autre au-dessus de la boule de pain. De chaque coté, les personnages assis sont ces voyageurs saisis au moment de la révélation et le personnage, debout à gauche, est tout simplement l’aubergiste qui lui n’a pas tout compris et se demande ce qui suscite un tel émoi chez ses clients. C’est le seul qui ne gesticule pas.
Regardons comment Caravage réussit à exprimer l’intensité du moment. D’abord, il nous donne une vision rapprochée de la scène. Il n’y a rien entre la table et nous. Rien ne vient distraire notre vision. Ensuite, la composition est organisée autour du personnage majeur de l’œuvre, à savoir le Christ. Regardez comme il occupe sa place au milieu du tableau qui est en même temps le milieu de la scène. Les regards des personnages et le notre convergent naturellement vers lui. Toutes les lignes de la composition, qu’elles soient virtuelles comme les regards, ou réelles comme celles formées par les bras ou les bords de la table suivent les mêmes trajectoires.
Ces lignes donnent la profondeur de l’œuvre. Et notamment, regardons le personnage de droite. Ses bras écartés rappellent d’une façon symbolique la forme de la croix. Et en outre, ils mesurent la longueur de la table. Il faut une grande technique dans le dessin pour rendre de cette façon biaisée la profondeur d’une œuvre en gardant de bons rapports de proportion. Caravage maîtrise parfaitement l'art des raccourcis.
Le mouvement du bras du christ a pourtant un autre rôle. Plaçons-nous devant le tableau: nous y sommes invités par ce geste. Le peintre veut que le spectateur aussi participe à ce moment particulier. Il a sa place à table juste devant nous. Le personnage de dos n’occupe qu’un bord .Ce trou dans le cercle compact formé autour du Christ nous permet aussi d’apercevoir les mets disposés sur la table. Admirons cette nature morte du premier plan qu’est la corbeille de fruits et le poulet rôti. Prenons aussi le temps de découvrir le réalisme avec lequel Caravage traite les différents objets. Attachez-vous à un objet en particulier et voyez s’il vous semble fait avec détail et réalisme. Par exemple, les verres, voyez leur transparence … ou bien, les jeux de lumière qui se manifestent sur les surfaces polies des pichets et des carafes. Tout ceci est bien sûr inspiré par les œuvres flamandes et hollandaises que les grands collectionneurs romains, patron du Caravage ont chez eux et que le peintre a été invité à contempler et à étudier.
Mais le réalisme du Caravage ne se limite pas aux objets. Le peintre traite les personnes de la même façon. Regardez ces visages : celui du personnage de droite et de l’aubergiste. Ils sont pris dans la réalité quotidienne, on pourrait les rencontrer et les reconnaître dans la rue. Le peintre ne leur fait grâce d’aucun détail, ne les embellit ni ne les enlaidit. Simplement, il les montre. Mais du coup, ce traitement réaliste donne de l'épaisseur aux personnages, les rend vivants, proches de nous. Cette vie puissante est aussi insufflée par la lumière.
La lumière est un des acteurs essentiels de ce tableau. Elle donne le relief de l'œuvre. Regardez comme le peintre a noté d’une façon précise toutes les ombres. Remarquez celle de la nappe aux formes étranges.
La lumière vient du côté gauche du tableau. Elle éclaire avec force le dos du personnage de gauche et accentue le geste de celui de droite en mettant en valeur le bout blanc de sa manche.
Elle unit aussi les personnages en réduisant l'espace dans lequel ils se trouvent. Tout l'intérêt du moment est concentré sur la table à la nappe blanche violemment éclairée. C'est la lumière qui donne ici son caractère sacré à la scène représentée. Le reproche que lui ont souvent fait ses contemporains concerne surtout le traitement qu'il inflige aux sujets religieux. Ils l’ont accusé de désacraliser les scènes qu’il représentait à force de montrer tout avec une trop grande réalité. Dans cette scène par exemple, rien n'indique la nature sacrée du moment. Le christ n'a aucun des attributs habituels qui permettent de le reconnaître, comme par exemple l’auréole. Sur la table, le poulet et les fruits sont des éléments normaux d'un repas. Le pain que le Christ bénit n'est même pas visible au premier coup d'œil. Cherchez-le. Il est caché par le poulet
C’est également la lumière qui exalte les couleurs. Observez comment Caravage utilise les couleurs opposées. Le vert de la tunique du personnage de dos fait ressortir le rouge du vêtement du Christ.
Le réalisme et la véracité dans le traitement des sujets d’une part, l’utilisation de la lumière pour mettre en avant ou au contraire étouffer dans l’ombre les différentes parties de l’œuvre d’autre part, sont les réels apports du Caravage à la peinture européenne. Après lui, le regard des peintres sur le monde ne sera plus le même. Rembrandt, par exemple, utilisera ses recherches sur l’ombre et la lumière pour développer ce qu’on appelle le clair obscur. Les peintres espagnols Ribera et Zurbaran se serviront de sa lumière pour dramatiser les scènes qu'ils peindront. En Italie, en France et en Europe en général viendra une école de peintres qu'on appellera Caravagesques.


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