Le «dernier voyage du Téméraire » de Turner

15 chefs-d'oeuvre de la nationale gallery

Le «dernier voyage du Téméraire » de Turner

Allons maintenant voir, dans la même salle, une œuvre de son contemporain Turner.
Turner fut au 19ème le peintre anglais le plus remarquable de ce pays. Il révolutionne l’art du paysage. Ses recherches sur les effets atmosphériques précèdent de près de 50ans celles de Monet. Nous avons déjà vu ses sources d'inspiration dans la peinture de Claude Gelée dit le Lorrain.
Le tableau que nous avons choisi montre « le dernier voyage du Téméraire ». Le téméraire est un bateau qui a participé vaillamment à la bataille de Trafalgar. Quand le navire amiral de lord Nelson succomba au feu des français, le Téméraire vint à son secours et fit prisonnier 2 navires français. Cela n'empêcha pas la mort de Nelson mais donna la victoire aux Anglais. Dans l'imagerie populaire anglaise, le Téméraire reste un glorieux vaisseau. 30 ans après ses exploits, il doit lui aussi disparaître et il va rejoindre le chantier qui le détruira. C'est son dernier voyage. Le tableau date de 1838, l’année où il fut décidé de la fin de ce monument de l’histoire maritime de l’Angleterre.
Dans une mer de lumière dorée, le vieux et prestigieux bateau est tiré par un petit bateau à vapeur
Cette œuvre appartient à cette série de peinture faite pour être vue de loin.
Le grand bateau va mourir et, on le voit bien, sa couleur est fantomatique et prend la couleur grisâtre du lointain vers lequel il s’achemine. En revanche, le petit bateau qui le tire est traité d’une façon plus nette, plus réelle. C'est un bateau à vapeur : on voit le jet de sa cheminée. Il appartient bien au présent et est bien vivant, pourrait-on presque dire. Mais ce ne sont pas les seuls bateaux présents sur la toile.
Quand on relie le téméraire au soleil, à l’ouest, notre regard croise d’autres grands bateaux à voile qui semblent suivre le Téméraire. Le suivre vers où ? Et bien vers la mort…
Et donc, au traitement de Turner, on sent l’artiste nostalgique de cette époque de la marine à voile traditionnelle, et avec la mort du Téméraire, c’est aussi la mort de cette époque qui est montrée.
Et par quoi cette marine est-elle remplacée ? Par une marine à vapeur, où les bateaux sont plus petits, plus prosaïques…et osons le dire : plus laids.
Et, pour bien comprendre ce tableau, il faut réellement s’imaginer Turner dépité. Car la mort d’un bateau est quelque chose de grave pour tout anglais qui se respecte. Savez-vous que dans cette langue un bateau est un nom féminin. Ce n’est pas une chose. C’est une personne. On utilise pour parler d’un navire le pronom personnel She et pas le neutre habituel It. C’est dire !
La mer et le ciel sont les autres acteurs de cette œuvre. Regardez comme ils occupent une grande part de la toile. Et la limite entre les 2 se devine plutôt qu’elle ne se voit.
La mer et le ciel sont dorés par le soleil qui se couche au fond à droite. Nous apercevons la boule jaune qui transparaît au travers de nuages. Regardez ces nuages : il semble s’embraser dans un dernier flamboiement avant la disparition de l’astre du jour. Parallèle entre le bateau et le soleil ? Bien sur ! Turner associe le soleil à cette belle et flamboyante marine à voile et la grisaille qui gagne est –elle- associée à cette nouvelle marine.
Turner utilise des couleurs très diluées pour rendre compte de la légèreté de l’atmosphère et, au contraire, utilise des empâtements qui figurent la densité des nuages. Les passages entre les masses colorées sont poreux. Les couleurs se superposent sans se mélanger en gardant des effets de transparences.
Il n’y a pas un souffle d’air dans le tableau, mais seulement une vibration atmosphérique due au coucher du soleil. Quand la lumière s’éteindra, quand le soleil disparaîtra derrière l’horizon tout sera fini. Ce qu’il faut retenir, c’est la somptuosité du moment, le chant du cygne de la nature et du bateau.
Ainsi, quarante ans avant Monet, Turner invente une nouvelle peinture. Comme tout novateur, son œuvre aura beaucoup de mal à être acceptée de la majorité de ses contemporains, qui parleront des "folies de Turner". Il met à mal les conventions en oubliant en quelque sorte les leçons apprises depuis la Renaissance. En plus, au point de vue technique, Turner montre aussi une grande liberté en mélangeant les diverses manières de peindre. Il est capable de se servir de tous les instruments qu’il a à sa disposition, mais aussi de ses doigts ou d’une éponge ou d’un chiffon pour obtenir des rendus variés adaptés au sujet qu’il traite ou aux effets qu’il veut rendre. Et l'artiste, s'affranchissant des conventions admises du genre pictural, dissout les formes dans le frémissement de l'atmosphère et de la lumière.
Nous terminerons notre visite sur ce chez d'œuvre de la peinture anglaise et nous vous invitons à découvrir, tout autour de vous, l’évolution que Turner n’a cessé d’accomplir tout au long de sa carrière.


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