Hans Holbein le jeune : son histoire et son œuvre

Chefs d'oeuvre de la galerie de peinture ancienne de berlin

Hans Holbein le jeune : son histoire et son œuvre

Maintenant, passez la porte à côté du retable pour entrer dans la salle suivante numérotée 4 en chiffre arabe. Vous traversez tout droit cette dernière pour vous arrêter devant le plus grand portrait au milieu du mur faisant face à la porte par laquelle nous sommes entrés. Avec ce portrait, nous faisons un bond de presque 100 ans en avant par rapport au Van der Weyden. Il représente le « marchand Georg Gisze » par Hans Holbein le jeune.

Présentons un instant ce peintre à la carrière exceptionnelle. Hans Holbein naquit en 1465 à Augsbourg dans l’actuelle Bavière. Il suivit une formation de peintre auprès de son père, l’un des derniers grands maîtres du gothique. À partir de 1515, il travailla à Bâle en Suisse où il passa près de 20 ans avant de partir pour l’Angleterre où il fit une carrière prodigieuse comme peintre de Henri 8. Il réalisa une grande quantité de tableaux pour la cour, de décorations de châteaux, de projets de bijoux et textile. Il mourut en 1543 de la peste à 78 ans.

Le tableau accroché devant nous fut justement réalisé à Londres. Il est typique de l’école du nord, car il a besoin d’être décrypté. Alors, livrons-nous à un exercice amusant : bien regarder le tableau –dans le détail s’il le faut- et clairement dire ce qu’on ressent. Et déjà que voyons-nous ? Il montre le portrait à mi-corps de Georg Gisze.
Première impression : nous avons devant nous un homme arrivé. Trouvons les signes qui nous donnent cette impression : il y a bien sûr ce riche costume de la Renaissance. Admirez en particulier les belles manches bouffantes de sa chemise et le chapeau recouvrant une coiffure à la mode comme les gentilshommes la portaient au 16ème siècle. Regardons aussi tous les objets autour de lui : tout respire le luxe. Les livres déjà : c’est un signe de luxe extrême. Ensuite, voyez ce tapis oriental posé sur la table. D’ailleurs, détaillons cette table. Nous trouvons toutes sortes d’objets qui nous donnent en plus des informations sur l’activité de cet homme : un livre relié de cuir, peut être un livre de comptes, des ciseaux, un encrier de cuivre assorti de son sablier pour empêcher l’encre de baver, de ses plumes à écrire et d’un bâtonnet de cire rouge servant à cacheter les lettres. Et à côté, nous voyons une bague à sceau ainsi qu’un long sceau. À gauche du sceau, nous voyons une petite boite circulaire et dorée avec une petite porte ouverte. Il s’agit d’une petite pendule nécessaire au travail de Gisze pour ses rendez-vous par exemple. Pour l’époque, c’était le summum du luxe, car ce type de pendule venait d’être inventé. Sur le bord gauche de la table se dresse un délicat vase en cristal avec un bouquet de fleurs sauvages. Or ce genre de travail sur le verre n’était fait qu’à Venise, à Murano plus précisément.
Donc, résumons-nous : un homme riche, très riche même ; dont le métier est certainement banquier ou marchand comme le montrent les livres, cachets et sceaux, et même la pendule qu’on voit accrochée derrière. Notez qu’il s’agit d’une caractéristique de l’œuvre de Holbein qui accompagne très souvent les personnages des instruments de leur fonction. Et dans ce tableau, il ajoute encore des explications : regardez en effet sur le mur, à l’arrière-plan et au-dessus de la tête de Gisze : il y a un bout de papier sur lequel est inscrit un texte en latin. Ce dernier dit : «portrait de Georg Gisze : Ce que tu vois ici montre les traits et l’image de Georg : aussi vivant est son regard, aussi formés sont ses joues. Dans sa trente-quatrième année en l’an du seigneur 1532 »
Comme si cette description n’était pas suffisante, Holbein à inscrit sur le mur à gauche sous l’étagère : «Nulle sine merore voluptas », ce qui veut dire : «pas de joie sans prix». Ce peut être la phrase qu’un marchand dit à ses clients qui rechignent à payer.

Mais nous verrons aussi que cette formule peut parfaitement s’appliquer au personnage représenté. Regardons le visage de Georg : tout d’abord, on ne peut manquer d’être surpris par sa jeunesse. Et même, sa peau lisse et sans ride lui donne un air juvénile. Et ses traits !! , regardons ses traits !! Ils apparaissent crispés et son regard de coin semble presque apeuré ou malheureux. Est-ce que Georg se sent coincé dans sa fonction ? Est-ce qu’il a des rêves secrets qu’il regrette de ne pas pouvoir vivre ? On ne sait pas bien sûr. Mais en tout cas, à voir son visage, à le voir ainsi presque prisonnier de sa fonction, on ne peut s’empêcher d’y penser. Et du coup, on se dit en effet que la formule « pas de joie sans prix » peut aussi s’appliquer à Georg, et que son environnement luxueux se paye peut être par des renoncements.
Et puis, les choses sont fragiles : regardons ce cristal de Murano par exemple, si fin. Il est au bord de la table à gauche et, à le voir aussi près de la lourde étoffe du manteau, on craint de le voir tomber au moindre mouvement du marchand. Et en plus, comme souvent dans la peinture nordique, il y a un second degré d’interprétation, car certains éléments de la composition possèdent une valeur symbolique. De même que la fragilité du vase qui, s’il tombe, se brise, la montre et l’horloge rappellent le caractère éphémère de la vie. Il s’agit d’une nature morte surnommée « Vanité », un thème très apprécié dans la peinture nordique.
Le vase ne contient pas un luxueux bouquet de roses, mais de simples plantes sauvages : romarin, œillet et un crucifère jaune. Ces plantes font symboliquement référence aux qualités et vertus de Gisze : amour, fidélité, pureté et modestie. La balance à l’arrière-plan gauche fait également référence à la justice et donc à l’honnêteté du marchand. Pour finir, revenons sur l’œillet se trouvant dans le vase. Au moyen âge cette plante était synonyme d’amour et de fidélité conjugale. Il est donc possible de supposer que le tableau fut commandé par Gisze au moment de ses fiançailles avec sa future épouse Christine.
Et maintenant, une remarque encore sur ce travail: le niveau de détail atteint est proprement incroyable. Il suffira d’un exemple pour l’établir: regardez à nouveau la bouteille de cristal. Sur son ventre se reflète la croix d’une fenêtre. Vous la voyez?? Oui!! Bien!! Avec cela, on devine que la lumière qui éclaire cette scène vient d’en haut à droite du spectateur présent dans la pièce.
Donc Holbein, c’est tout cela : un sens du détail énorme, une aisance dans l’utilisation des symboles et dans la mise en situation du personnage ; avec pour finir cette capacité à suggérer une deuxième lecture derrière une première de façade. La deuxième, plus énigmatique, laisse planer un parfum de mystère sur l’œuvre.
En tout cas, avec ce tableau, Holbein prouve sa parfaite maîtrise du portrait et il deviendra le portraitiste attitré du roi d’Angleterre Henri 8 et aujourd’hui les collections royales britanniques renferment le plus important fond de tableaux d’Holbein.


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