Antoine Pesne : son histoire et son œuvre

Chefs d'oeuvre de la galerie de peinture ancienne de berlin

Antoine Pesne : son histoire et son œuvre

Passez la porte située à gauche du mur portant les deux tableaux de Vermeer. Elle conduit dans la salle 20 en chiffre arabe. Tournez-vous vers le mur de gauche. Vous traversez la salle pour aller en direction de la porte située à droite. Elle conduit à la salle 21 en chiffre arabe. Maintenant, traversez la salle 21 en laissant la porte par laquelle vous êtes entrés derrière vous et arrêtez-vous dans la suivante, la salle 22.

Tournons-nous maintenant vers le mur situé à droite et regardons le grand tableau accroché après la porte par laquelle nous sommes entrés dans la salle. Approchez-vous : il s’agit de « L’Autoportrait d’Antoine Pesne avec ses filles Henriette Joyard et Marie de Rège » daté de 1754.

Nous venons de faire un bond géographique et temporel dans l’histoire de la peinture. Nous avons quitté la Hollande du 17e siècle pour nous rendre dans le Berlin du 18e siècle. Nous avons devant les yeux une magnifique composition du plus grand peintre Berlinois du règne de Frédéric le Grand.
Antoine Pesne est en réalité, comme son nom l’indique, un artiste français né à Paris en 1683. En 1710, il fut appelé par le roi de Prusse à Berlin. Pour Pesne, il s’agissait d’une chance inespérée, car il n’aurait pas à faire face à la concurrence régnant en France où beaucoup de peintres travaillaient déjà pour le roi. Sous Frédéric le grand, avec lequel il se lia d’amitié, Pesne reçut la charge de directeur de l’académie berlinoise. Il peignit énormément pour Frédéric et si vous allez au château de Charlottenbourg, vous découvrirez de nombreux portraits issus de son pinceau. Ses chefs-d’œuvre sont la décoration du château de Sanssouci à Potsdam et aussi le tableau que nous voyons. Son style est typique du 18e siècle comme nous allons le voir. Il montre en particulier une grande maîtrise dans le rendu des étoffes et dans la capacité à rendre la brillance des couleurs.
Maintenant, regardons bien ce tableau. De quoi s’agit-il ? Pour faire simple, on peut dire qu’il s’agit d’une biographie du peintre. Il nous dit qui il est, qui sont les membres de sa famille (mais il manque la mère bien sûr), quel est son métier, quel est son rang…Nous allons découvrir ces messages un à un et en profiterons pour découvrir aussi sa maîtrise technique.
Alors déjà, nous voyons le peintre lui-même assis devant son chevalet et tenant d’une main son pinceau et de l’autre la palette des couleurs. Il s’agit d’une représentation traditionnelle d’un peintre entouré des ustensiles nécessaires à son art. Voilà pour son métier. Derrière Pesne se tiennent ses deux filles richement vêtues et qui lui ressemblent beaucoup : prenez le temps de regarder : même sourcil, même menton, en partie le même nez. Ce sont bien sûr ses filles. Et maintenant, quel est son statut social ? Regardez tout d’abord le peintre. Il est vêtu d’un costume à la mode pendant tout le 18e siècle. C'est-à-dire une très longue veste à grande manche, d’un veston de la même couleur et d’un pantalon s’arrêtant au niveau du genou pour laisser apparaître des bas de soie. Nous voyons également dépasser au niveau du col et de la manche droite de fines dentelles. Ce costume se nomme «à la française», car il fut utilisé pour la première fois à la cour de France. Observez la chevelure de notre peintre : il s’agit d’une perruque que l’on poudrait. Les deux filles sont très luxueusement habillées avec des robes de cour. Nous voyons également deux chiens. L’un, au pied du peintre, regarde son maître avec affection. La jeune fille vêtue de blanc tient tendrement un petit chien noir sur ses genoux. Voyez-vous le ruban rouge accroché autour du coup de l’animal ? Il s’agit d’un papillon, un chien de compagnie très en vogue au 18e siècle auprès des dames de l’aristocratie. Ce toutou était également un symbole d’appartenance sociale à l’élite. N’oublions pas que l’une des filles de Pesne avait épousé un aristocrate : Monsieur de Rège! Bref, il est loin d’être un pauvre artiste, mais au contraire un homme très en vu à la cour et gagnant admirablement bien sa vie. Mais continuons notre observation.
À droite du tableau nous voyons le rebord d’une table couverte d’une lourde étoffe verte, certainement un velours. Regardez les objets posés sur cette table : deux livres reliés en cuir et un buste antique renversé. Ces objets font référence au côté intellectuel du peintre et au fait qu’il fut directeur de l’académie berlinoise liant les arts et les lettres. Il s’agit peut-être également d’une allusion subtile au roi Frédéric 2 qui était un collectionneur passionné d’antiques et un écrivain-philosophe. Regardez à l’arrière-plan du tableau, exactement entre le peintre et le chevalet. Voyez-vous se détacher de l’obscurité un grand pilastre ? Regardez bien : nous apercevons distinctement son socle. Est-ce donc un élément de la demeure d’Antoine Pesne ? Si son atelier avait les murs rythmés par de tels pilastres, Pesne serait certainement aussi riche que le roi. Non, en fait, il veut mettre en valeur encore une fois son statut social. La colonne est un symbole de force et d’assurance. Regardez d’ailleurs avec quelle fierté, il tourne la tête dans notre direction et nous regarde fixement. Il semble s’arrêter un instant de peindre pour nous saluer aimablement. L’homme est un homme arrivé, pourrait on dire. Mais au delà des apparences, quels sont les sentiments qui nous sont communiqués ?
Le premier qui nous vient à l’esprit est que l’homme est heureux. Il nous regarde bien dans les yeux, mais avec le visage un peu tourné et ses lèvres sont serrées sans être pincées : Pesne nous semble un peu timide. Mais, avec ses yeux bien ronds et grands ouverts, il a l’air plutôt bienveillant. D’ailleurs, sa fille au premier plan semble être plus enjouée. Mêmes yeux, mais la bouche plus ouverte en plus. Sa fille au second plan semble être plus dans le caractère de son père. Donc ce tableau rend très bien les caractères et la profondeur psychologique des sujets, un peu comme nous le verrons dans le vélasquez qui suit. Et c’est un talent qui a valu à Antoine Pesne sa brillante carrière.
Maintenant, admirez avec quelle délicatesse, Pesne a rendu les différentes étoffes et les effets de lumières sur ces dernières. Par exemple, pointez le regard sur la femme assise et regardant dans notre direction au premier plan. La robe est uniformément blanche. Et pourtant, nous voyons de délicates différences de tons grâce au miroitement de la lumière sur l’étoffe. Ceci est particulièrement visible au niveau des plis de la manche. Observez aussi le traitement minutieux de la dentelle à partir du coude. Un réalisme saisissant.
Pour finir, concentrons-nous un instant sur la technique de l’artiste. Tout d’abord, il est un véritable maître de la couleur. Admirez les différents tons utilisés à travers la composition. Le meilleur exemple est sans doute la jeune femme debout au second plan. Regardez sa coiffure. Nous voyons un charmant bonnet de dentelle blanche d’où dépassent les mèches de cheveux brunes. Et puis au niveau du front, nous apercevons une guirlande de fleurs ornant la chevelure. Le peintre a posé délicatement côte à côte une fleur blanche, une rouge, une bleue pâle et enfin une jaune. De même, admirez l’extraordinaire dégradé de tons marrons entre le costume du peintre, la palette qu’il tient d’une main et le grand chien à la robe beige à ses pieds. Ensuite, il a su utiliser à la perfection la lumière. Le fond de la composition est plongé dans l’obscurité, tandis que les 3 personnages sont éclairés de face. Ceci est particulièrement perceptible au niveau des visages. Nous venons de voir avec ce tableau, l’un des premiers grands chefs-d'œuvre de la peinture allemande du milieu du 18e siècle et en même temps, l’importance des peintres français à cette époque.


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