Les tableaux répertoriés dans l’Église

De la cathédrale saint-paul à l'archéoforum

Les tableaux répertoriés dans l’Église

Les panneaux peints des volets illustraient des passages de la vie du Christ et de la vie des deux saints Denis. Quatre de ces panneaux sont encore conservés dans les nefs latérales de cette église. Nous allons maintenant aller les voir. Ils sont posés sur des socles en bois peint en noir et protégés par des vitres. Ces volets du retable avaient été peints par un important artiste liégeois, humaniste, savant et architecte : Lambert Lombard.

Et maintenant, observons le premier tableau de Lombard.
Et pour cela, tout simplement, nous tournons le dos au retable. Nous avons alors devant nous, un peu sur la droite, l’un de ses panneaux. Il représente l’arrestation du Christ au jardin des oliviers. C’est une composition très mouvementée. Regardez au milieu du tableau, le Christ, avec son manteau bleu, est emmené sans ménagements par un groupe de soldats brandissant leurs armes. En même temps, un personnage embrasse Jésus. C’est Judas. Comme le racontent les textes, ce baiser devait être pour les soldats un signe leur permettant de savoir qui ils devaient arrêter.
A l’avant du tableau, vers le bas à gauche, saint Pierre a coupé avec une épée l’oreille d’un des soldats qui voulait arrêter le Christ, comme le racontent les évangiles. Arrestation, baiser de Judas, oreille coupée du soldat. Ce tableau est une synthèse très dense de l’ensemble de l’histoire de l’arrestation du Christ, en juxtaposant ensemble des actions qui ne se sont pas déroulées exactement en même temps en réalité. Il y a d’abord eu l’arrivée des soldats, puis le baiser, puis l’oreille coupée, et enfin l’emprisonnement du Christ. Mais le fait de tout synthétiser en une seule scène donne au tableau une vie et une violence assez intenses. Toute cette scène se passe sur fond d’un paysage montagneux. Observez le contraste entre les couleurs. Pour les personnages de l’avant-plan, ce sont des couleurs chaudes : jaune, rouge, ocre, bruns… Voyez maintenant le décor du fond, ce sont des tons froids : bleu, gris… Ce contraste entre sujet et décor permet de projeter vers l’avant la scène de l’arrestation, là encore dans toute sa violence. Mais revenons à nouveau au décor de montagnes du fond. Nous pouvons constater que plus les montagnes sont éloignées, plus elles sont pâles et se perdent dans une sorte de brume blanc bleuté. C’est ce qu’on appelle en Italien le « sfumato », la fumée, technique mise au point par le grand Léonard de Vinci, et plus tard imitée dans toute l’Europe. Le peintre Lambert Lombard connaît donc bien l’art italien. IL a d’ailleurs voyagé en Italie. On peut même dire qu’il est à Liège un des premiers italianisants, et il introduit ainsi dans la ville l’esprit de la Renaissance. En revanche, l’art du paysage en soi, l’atmosphère très douce qu’on y trouve, ces contrastes de couleurs chaudes et de couleurs froides, et bien tout cela, ce sont des caractéristiques de la peinture du Nord, en particulier des flamands des 15e et 16e siècles. A ce titre, Lambert Lombard est aussi l’héritier de toute une tradition locale. Il fait donc une belle synthèse entre l’influence du Sud et du Nord.

Si vous passez maintenant de l’autre côté de ce panneau et en regardez le verso, vous constaterez qu’il est peint sur ses deux faces. Le verso représente Jésus baptisé par saint Jean-Baptiste. Regardez : Saint Jean-Baptiste est à gauche, en rouge, et, à droite du christ, il y a un ange en jaune. Le Christ est debout dans l’eau du Jourdain et il contraste avec les deux autres personnages par sa blancheur. Sa tête est surmontée de la colombe du Saint-Esprit, qui descend sur lui. Nous constatons que nous retrouvons les mêmes caractères esthétiques que dans le panneau précédent : contraste de couleurs et paysage adouci. Et tous les panneaux de cet ancien retable sont peints ainsi. Tous aussi sont peints sur les deux faces. C’est normal, puisque les volets pouvaient être vus ouverts ou fermés.

Tournons maintenant le dos à la scène du baptême du Christ. Nous avons alors face à nous le deuxième panneau. Approchons-nous. La scène que nous y voyons peinte montre Jésus devant son juge, Caïphe. La scène se passe cette fois à l’intérieur, et les tons chauds des personnages contrastent non plus avec de douces montagnes, mais avec l’obscurité de la pièce. C’est ce qu’on appelle le clair-obscur, technique aussi mise au point par Léonard de Vinci, et qui permet de mettre en valeur certaines parties du tableau par contraste avec d’autres, toutes sombres. Allez voir le verso de ce même panneau : la scène qui y est peinte montre la naissance de Jésus. Ici, c’est à nouveau une architecture, en ruine, qui sert de fond. Observons la grande souplesse du pinceau, notamment dans les nuages du ciel rosé et dans les végétaux, tel l’arbre situé à droite de la composition, ou les plantes poussant au sommet des ruines. Ce sont des formes très mouvantes, pas du tout figées. Cela témoigne de la maîtrise de la couleur chez Lambert Lombard. Il possède à un haut niveau l’art de mélanger les tons. Il n’enferme pas les feuilles des arbres ou les méandres des nuages dans une ligne trop précise, mais il crée ce qu’on pourrait appeler une forme « ouverte », au contour flou. Et cela donne à ces objets un aspect très vivant et mouvant. En cela, Lambert Lombard se rapproche assez des artistes vénitiens de la même époque. Au point de vue du sujet, vous êtes peut-être surpris de l’absence de rapport entre cette scène, la Nativité, et celle peinte de l’autre côté, le Christ devant son juge. Mais n’oublions pas que l’une était visible quand le retable était ouvert, et l’autre quand le retable était fermé.

Nous avons donc ainsi vu deux premiers panneaux. Les deux autres se trouvent dans la nef opposée. Nous traversons donc l’église dans sa largeur. Vous verrez alors les deux panneaux exposés de la même manière que ce que vous venez de voir ici. Nous commencerons par celui se trouvant le plus près du chœur gothique.

Vous y êtes ? Regardons d’abord la face de ce panneau tournée vers le chœur gothique. Nous y voyons l’Ecce Home, « Voici l’Homme », c’est-à-dire le Christ présenté au peuple juif par Ponce Pilate, avant sa condamnation à mort. Lors du jugement du Christ, le peuple réclamait tellement la mort de celui-ci que pour finir, Ponce Pilate décida de le présenter au public, afin d’essayer d’adoucir sa haine. Il le fit en prononçant ces mots : « voici l’homme ». Le Christ est à gauche, sur une estrade. Sa nudité est couverte d’un manteau bleu gris. A droite, le peuple réclame sa condamnation, pendant qu’à gauche, en bas, deux enfants ou deux angelots sous forme humaine- s’en vont l’air désespéré. Cette image présente à nouveau les caractéristiques que nous avons décrites dans les autres, mis à part que le fond représente une ville, aux architectures romaines très détaillées. Mais il y a quand même une petite différence, que l’on retrouvera dans d’autres tableaux de ce côté. C’est surtout dans les personnages qu’on peut les observer. Les traits et les contours sont beaucoup plus marqués, les couleurs beaucoup plus tranchées et incisives. Prenez le temps de les regarder. Vous avez vu ?. Voyez aussi cette sûreté dans le coup de pinceau qu’on ne trouvait pas nécessairement dans les tableaux précédents. Aussi on peut se poser une question. Lambert Lombard a-t-il peint tous les tableaux lui-même ? C’est fort peu probable. D’autant plus qu’à l’époque, un artiste ne fonctionne jamais seul. Il a avec lui tout un atelier comprenant plusieurs apprentis, de tous niveaux. Et pour les grandes commandes, il faisait participer ses aides les plus talentueux. On peut imaginer que dans le cas du tableau que nous avons devant nous, c’est le maître lui-même qui est intervenu. Par contre, les personnages des autres tableaux déjà vus ont pu être – partiellement du moins – réalisés par des aides de qualité, mais qui ne témoignent pas encore de la même maîtrise.
Et maintenant, regardons sur l’autre face de ce même panneau, nous voyons une scène de l’Annonciation. L’ange Gabriel annonce à Marie la naissance prochaine de Jésus. C’est une composition assez hardie. Au niveau du sol et des pavements par exemple, observez la qualité dans le rendu de la perspective. Lambert Lombard connaît bien cela aussi. La perspective linéaire, comme ici, est aussi une innovation de la peinture italienne, que Lambert Lombard connaît et maîtrise bien. Ce qui est assez novateur aussi, c’est la position de Marie, assise à gauche, et de l’ange. Ils ne sont pas représentés de face, ni vraiment de profil, mais d’un profil un peu en biais. L’ange manifeste d’ailleurs un mouvement de torsion du corps. Ainsi, les mains, les jambes, les regards des deux personnages partent dans des directions différentes, ce qui donne aussi un aspect assez mouvementé à cette composition.

Nous tournons maintenant le dos à cette scène, et nous avons alors face à nous le dernier des panneaux conservés, près de la porte de sortie. La scène que nous y voyons présente Dagobert, le roi des Francs, retrouvant la tombe de saint Denis. C’est en effet Dagobert qui sera à l’origine du culte de saint Denis, dans ce qui deviendra l’abbaye royale du même nom qui se trouve à côté de Paris. Au verso de cette scène, nous voyons le Christ apportant la communion à saint Denis peu avant son exécution. Regardons au centre du tableau, nous voyons le roi couronné. Il nous tourne le dos, pour aller vers la tour située à droite de la composition et vers la tombe de saint Denis. C’est au cours d’une chasse qu’eut lieu cette découverte. Aussi le roi est-il accompagné d’un chien, pendant qu’un limier attend, en tenant la bride du cheval, à gauche du tableau. Ici, une nouveauté apparaît par rapport à ce que nous avons vu jusqu’ici. Quand on regarde le tableau, on a le sentiment qu’un vent, qu’un mouvement intense y est représenté. Cela vient de la position des personnages. Regardez la tête du cheval, dressée vers le haut. Voyez le roi Dagobert, partant vers le fond de la composition, et le chien, descendant vers le bas.
Ils forment ainsi une sorte d’éventail ouvert vers la droite du tableau. Mais il y aussi, et c’est là une nouveauté, l’éclairage. Il n’est pas du tout naturel. La source de lumière est manifestement située à la gauche du tableau, en dehors de la scène représentée. Mais elle n’éclaire pas les personnages de manière uniforme. Elle éclaire par petits flashs. Certaines parties sont suréclairées, alors que d’autres, sans raison, sont dans l’obscurité la plus complète. Ceci donne l’impression d’un mouvement très dense. C’est un procédé fort utilisé à nouveau dans la peinture italienne de l’époque, ce qu’on appelle la peinture « maniériste », et qui recherchait avant tout des effets quasi scéniques. Nous voyons que Lambert Lombard la connaît bien, et qu’il en fait usage. A ce titre, il est à nouveau un des précurseurs de la peinture moderne, dans les pays du Nord.

Ainsi, ces tableaux nous auront permis de découvrir un artiste d’une très grande richesse, qui prend un peu partout ses références et est capable de les synthétiser de manière magistrale. On se souviendra que Lambert Lombard était tout à la fois peintre et architecte. Cet intérêt pour les proportions équilibrées lui vient de la Renaissance italienne. Dans quelles conditions a-t-il voyagé en Italie ? Lambert Lombard, peintre officiel de la cour du Prince évêque de Liège, avait en effet été envoyé à Rome en 1537 afin d’y acheter des œuvres italiennes pour le palais épiscopal. Mais il ramènera aussi de son voyage italien cette manière de peindre, en particulier les volumes et les proportions, et aussi, comme ici, de belles architectures à l’antique.


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