Le grand peintre Tiepolo

Dorsoduro meconnu et tiepolo

Le grand peintre Tiepolo

Et maintenant, entrons donc dans la Scuola Grande dei Carmini afin de découvrir ce grand peintre qu'est Tiepolo. La porte se trouve sur la façade donnant sur la place Sainte Marguerite.

Une fois entré dans la Scuola Grande dei Carmini, jetez un coup d’œil au rez-de-chaussée et à ses habiles peintures en grisaille, de couleur monochrome en camaïeu gris. Prenez ensuite le double escalier qui conduit à l'étage au Salon supérieur. L'escalier est richement orné de stucs, sorte de plâtre composé de poudre de marbre et de colle forte.

A l'étage, entrez dans le Salon supérieur ou Salle de Réunion de la Scuola dei Carmini. En 1739, le conseil de cette confrérie décida de faire rénover le plafond détérioré de cette pièce. Il fit appel au peintre Tiepolo, "le plus célèbre des virtuoses" de son temps, lequel lui soumettra rapidement deux projets.

L'artiste va travailler son œuvre de 1740 à 1749. Le plafond n'est pas peint à fresque comme Tiepolo le fait habituellement ; il est, selon une formule traditionnelle à Venise, orné de toiles richement colorées séparées par des stucs et des boiseries dorés. Voyez au centre : il y a la toile intitulée "La Vierge et l'Enfant apparaissent à saint Simon Stock" ; et sur les côtés de ce tableau rectangulaire, il y a quatre panneaux représentent des chérubins avec des objets se rapportant au pouvoir du scapulaire, ce costume monastique qui recouvrait les épaules des prêtres. Dans les angles, quatre autres chérubins personnifient Vertus et Béatitudes.
Au cours des années 1720, Tiepolo avait déjà peint le thème de la remise du scapulaire dans une grande toile destinée à une église milanaise. Dans son projet pour la Scuola, il met l'accent sur Saint Simon Stock. 2 mots sur lui : Anglais né vers 1175 d'une très illustre famille du Kent dont son père était le gouverneur, Simon devient ermite à l'âge de douze ans. Pendant vingt ans, il se retire ainsi dans la plus extrême solitude, au creux d'un tronc d'arbre, ce qui lui vaut son surnom de "stock" qui signifie "tronc". Un jour, la Vierge lui apparut et lui demanda de suivre les ermites du Mont-Carmel qui revenaient de Terre Sainte. En 1215, saint Simon Stock est élu vicaire général de l'Ordre des Carmes. Il travaille dès lors à la reconnaissance de l'ordre par l'Église et il l’obtient en 1226 sous le règne du pape Honorius III. Puis il s'attache à la propagation de l'ordre dans toute l'Europe. La tradition veut que la Vierge l’aida dans cette tâche et c'est ce qu’évoque le panneau central du plafond. La mère de miséricorde apparaît à Son serviteur, toute éclatante de lumière et escortée d'un grand nombre d'esprits bienheureux. Tiepolo choisit d'introduire dans le tableau les prophètes Elie et Elisée, donnant à ce thème marial une justification supplémentaire apportée par les personnages bibliques de l'Ancien Testament. Cette idée de mise en scène sera saluée avec enthousiasme, par les commanditaires. Mais ces prophètes ne sont, en réalité représentés que symboliquement par la présence d’un manteau tenu par l'ange situé à gauche.
La Vierge remet à Simon Stock un scapulaire par l'intermédiaire de l'un des anges qui la soutiennent. Alors, qu’est ce qu’un scapulaire ? Et bien, c’est un objet de dévotion qui se compose de deux petits morceaux d'étoffe bénits, ornés d’une image sacrée et réunis par des rubans pour être portés autour du cou.
La Vierge lui dit alors : "Reçois Mon fils ce scapulaire, comme le signe d'une étroite alliance avec Moi. Je te le donne pour habit de ton ordre ; ce sera pour toi et pour tous les Carmes un excellent privilège et celui qui le portera ne souffrira jamais l'embrasement éternel. C'est la marque du salut dans les dangers et de l'heureuse possession de la vie qui n'aura jamais de fin." En clair, ce scapulaire promet d’éviter l’enfer et un accès au paradis. Dès lors, avec un tel sésame pour le paradis, il n’est pas étonnant que la dévotion au scapulaire de Notre-Dame-du-Mont-Carmel se répande largement parmi le peuple certes, mais aussi parmi les grands de ce monde. Saint Simon Stock va ensuite fonder une série de monastères dont les plus connus se trouvent à Cambridge et Oxford, mais aussi Paris et Bologne. Il meurt en la ville de Bordeaux alors même qu'il visitait ses couvents "dans sa centième année". Le culte du scapulaire se développe au 14e siècle grâce au pape Jean 22 qui dans une bulle, édit papal, édicte que tous les Carmes portant le scapulaire seraient libérés du Purgatoire par la Vierge le premier samedi après leur mort.
D’ailleurs, voyez : Le Purgatoire est représenté dans la toile sous le soubassement où se trouve agenouillé saint Simon Stock. Ce culte connaît ensuite un regain d'intérêt avec la Contre-Réforme au 16e siècle.

Prenez le temps de regarder l’œuvre de Tiepolo. Soyez attentif aux nuages et aux drapés des anges et de la Vierge : une luminosité magique, translucide, semble s'en dégager. Fasciné par la splendide transparence de la peinture de Véronèse, l'artiste la réinvente avec une immense densité poétique. C'est le reflet, à la fois, d'une profonde exaltation religieuse, et, de la vie lumineuse de Venise malgré la décadence. La légèreté due à l'allongement des proportions, la réduction des têtes et les couleurs pastels fraîches et franches ajoutent à la dimension vaporeuse et lumineuse. Regardez maintenant la composition. Monumentale, ascensionnelle, tourbillonnante, elle révèle un trait caractéristique des grands peintres vénitiens : le génie du sens théâtral. Tiepolo crée ainsi une peinture religieuse que l'esprit léger et sceptique du 18e siècle pouvait contempler sans se renier.

Avant de quitter ce chef-d’œuvre de l'art pictural, portez votre regard sur le visage de la Vierge. Tiepolo réalisait pratiquement toujours le même visage pour Marie : un visage empreint d'une légère mélancolie, d'un ovale parfait pourvu d'une bouche aux lèvres pulpeuses, d'un nez un peu fort, d’yeux fortement convexes et de paupières lourdes et baissées. Une madone jeune, très humaine et superbement sensuelle. C'est pourquoi ce visage pourrait être le portrait d'une muse de Tiepolo, qui se serait appelée Christine…


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