La place des Martyrs

Du grand béguinage à la cathédrale saint-michel

La place des Martyrs

Nous voilà à nouveau à l’extérieur. Tournons le dos à la porte de l’église. Juste face à nous, se trouve une rue, la Koolstraat. Nous la prenons, et tournerons ensuite dans la première rue à droite, la rue des Roses.

Nous sommes rue des Roses. Continuons. Après quelques pas, nous déboucherons alors sur une des plus belles places de la ville, la place des Martyrs.
C’est une très belle place toute blanche, dans le style classique du 18e siècle, marquée au centre par un grand monument aux martyrs de la révolution belge de 1830. D’où le nom de « place des martyrs ». Avant 1830, elle s’appelait place Saint-Michel. Elle ressemble un peu, en plus intime, à une autre place classique de Bruxelles, située dans le haut de la ville : la place royale. Mais la place royale est plus ancienne. Pour tout dire, c’est la première place classique de ce style dans ces régions.

La place est très unie dans son style, et très sobre dans sa décoration. Elle est formée de pavillons d’aspect assez semblable, dont la façade présente un schéma en trois parties. Par exemple, observons un des deux petits côtés de la place, au choix. Vous voyez : le bâtiment qui s’y élève est formé de deux ailes latérales qui encadrent un corps central, marqué à son sommet par un grand fronton triangulaire. Façades bien équilibrées et symétriques donc, ce qui est une caractéristique du style classique de la fin du 18e siècle. Et l’enduit blanc ajoute encore à la sobriété de l’ensemble. Tout cela est caractéristique du néo-classicisme, qu’on appelle aussi style Louis 16. On donne d’ailleurs aussi à ce genre de place symétrique le nom de «place à la française», parce que c’est en France que ce type d’agencement a été inventé.

Il y a toutefois quelques originalités à cette construction, par rapport aux autres places du même style qu’on peut trouver ailleurs. D’abord, la place a la forme d’un long rectangle et non pas d’un carré, comme c’est le cas habituellement.
Une autre originalité : ce sont les colonnes que l’on trouve sur la façade des bâtiments. Elles sont d’ordre dorique, ce qui veut dire que leur chapiteau, ou partie au sommet de la colonne, ne porte aucune sculpture. Ce genre de colonne est inhabituel dans ce genre de construction, qui aime quand même normalement placer quelques sculptures simples, ne fut-ce que sur les chapiteaux. Mais l’architecte qui réalisa cette place était à l’origine un architecte militaire. Or, dans l’architecture militaire, on utilisait souvent le style dorique, dont la simplicité donnait une impression de force et de solidité.

Cette place fut inaugurée en 1775. Et les gens à Bruxelles avaient bien conscience de sa modernité, et que, pour eux, un grand pas dans l’histoire de l’architecture de leur ville avait été franchi. Aussi, la place fut-elle dédiée au patron de la ville de Bruxelles, à savoir Saint-Michel.

Comme nous l’avons dit, le nom de place des Martyrs date d’après la Révolution belge de 1830. Il faut d’abord dire que la Belgique est un Pays tout récent. Depuis la fin de la période féodale, tous les territoires qui constituent la Belgique ont appartenu d’abord aux Bourguignons, puis aux Autrichiens, puis aux Espagnols, puis aux Autrichiens à nouveau, aux Français, et enfin, en 1815, aux Hollandais.
Avec le déferlement des idéaux romantiques révolutionnaires, les Belges décident de se réveiller. Tout commence le soir du 25 août 1830, au théâtre royal de la Monnaie, où a lieu une représentation d’un opéra, magnifiquement oublié aujourd’hui, « La Muette de Portici », dont le sujet est la révolte du peuple napolitain contre la tyrannie du vice-roi. A un moment donné, est chanté un grand air héroïque dont les paroles suffirent à enflammer la foule : « Amour sacré de la patrie, rends-nous l’audace et la fierté, à mon pays je dois la vie, il me devra la liberté ». La foule, électrisée, sort du théâtre en chantant cet air, et certains, déchaînant leur violence, se mirent à saccager des maisons. Tout cela sentait la révolte. Profitant du trouble des esprits, quelques notables se rendirent alors à La Haye, où le roi résidait à ce moment, pour demander la cessation de certaines injustices sociales pratiquées en Belgique, et aussi la possibilité d’une séparation administrative dans la gestion de la région. Le roi de Hollande les fit attendre, leur disant que « la nuit porte conseil », et qu’il leur donnerait réponse le lendemain. Mais il se contenta d’envoyer simplement son fils, le prince d’Orange, à Bruxelles, pour constater la situation. Voyant l’excitation des gens, il revint vite à La Haye. Car déjà à Bruxelles, on dressait des barricades. Des volontaires armés arrivaient de toutes les régions, de Wallonie et de Flandre. Toute la nuit, les cloches sonnaient à la volée, pour appeler le peuple à la révolte. Aux échos d’un hymne nouveau, la brabançonne, récemment composée par Jenneval et Vanne Campenhowt, le peuple surexcité préparait la révolution. Et le 23 septembre, à 7 heures 30 du matin, l’armée hollandaise entra dans la ville. Il fallut aux Belges quatre jours pour les mettre dehors. Les Hollandais se replièrent alors sur Anvers, d’où elle ne sera chassée qu’à la fin du mois d’octobre.

Après les terribles journées de septembre, les Bruxellois cherchèrent un endroit pour enterrer leurs morts. C’est la place Saint-Michel qui fut choisie, car s’y trouvaient déjà bon nombre de tombes provisoires, dont celle de Jeneval, le compositeur de la Brabançonne. Une crypte fut donc creusée au centre pour recevoir les corps, et en 1848, le grand monument fut érigé par le sculpteur Guillaume Gééfs, un important artiste de la Belgique du milieu du 19e siècle. Au sommet, une femme représente la victoire et la liberté. Elle est accompagnée du lion, qui évoque le courage et la force, et est alors le nouveau symbole de la Belgique. A leurs pieds, les chaînes brisées de l’esclavage. En main, elle tient le livre d’or de la Belgique, où sont inscrites les dates mémorables de septembre 1830. Aux quatre coins du socle, des anges gardent le corps et l’âme des héros morts lors des journées de septembre. Tout cela concourt à renforcer le calme et l’aspect paisible de la place, en lui donnant un caractère émotionnel et, aujourd’hui, un peu nostalgique. Voilà donc sur cette révolution qui amena à la création de la Belgique actuelle.


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