La fontaine du perron

Du perron aux fonts baptismaux de saint-barthélémy

La fontaine du perron

Bon. Revenons maintenant à notre fontaine du perron. Prenons un peu de recul par rapport à elle, afin de bien la voir dans son ensemble, et notamment la colonne qui en constitue le sommet.

Qu’est-ce que le perron ? En réalité, ce n’est pas l’ensemble de la fontaine que nous voyons, qui date du 18e siècle. C’est seulement la colonne qui se trouve au sommet. Cette colonne, surmontée d’une pomme de pin et d’une croix, daterait du début du 14e siècle. Que représentait le perron ? Il était le symbole du pouvoir de justice des princes-évêques, et peu à peu, avec l’augmentation des privilèges de la ville et de l’autonomie communale par rapport à son prince, le perron est devenu le symbole des libertés de la cité. D’ailleurs, beaucoup de villes franches de l’ancienne principauté épiscopale de Liège avaient un perron pour bien montrer leur indépendance croissante, tout comme à Liège. On peut encore les voir dans des villes comme Huy, Herve, Stavelot ou Theux par exemple.
Et devant le perron, on proclamait les décisions de justice, les condamnations, les bannissements, mais aussi les édits et les règlements en tous genres. Mais d’où vient l’idée d’un perron et quelle fut son histoire? Ce genre de monument symbolique a une origine très obscure. Il semblerait que le mot « perron » soit un lointain dérivé du mot latin « petra », la pierre. Pour montrer l’importance que le perron avait pour les liégeois, nous signalerons juste un événement dramatique qui est lié à cette colonne : son enlèvement par le duc de Bourgogne Charles le Téméraire. Nous sommes au 15e siècle, en pleine guerre de Cent Ans. Le Duc de Bourgogne et le roi de France, grands ennemis bien que cousins, se font une guerre sans merci, tant par les armes que par la politique.

Pour comprendre le drame dont nous allons parler, sachons, sans entrer dans les détails, que le peuple liégeois n’aime pas qu’on lui impose ce qu’il ne veut pas, comme un évêque par exemple, ou des chanoines que le chapitre cathédral n’aurait pas élu lui-même. Or, c’est exactement ce que fera le duc de Bourgogne. Il leur impose un évêque à sa solde, son neveu Louis de Bourbon. Passons les détails, mais retenons que le neveu en question arrive à se faire détester de ses sujets. Les liégeois l’appellent le « bribeu », le « mendiant » de l’évêché.
Alors … apparaît le roi de France Louis 11. Il ne manque jamais une occasion de faire du tort à son cousin bourguignon. Il excite les liégeois à déposer leur évêque, leur promet une armée qui n’arrivera jamais … puis les laisse tomber. Tous les liégeois payent cher leur révolte à la Bourgogne. Le duc de Bourgogne Charles le Téméraire marche sur la ville avec son armée. Les liégeois, inquiets, lui remettent les clefs de la ville. Et le duc annule purement et simplement l’existence juridique de la principauté. Des familles sont ruinées à cause des amendes que doit payer la ville, les remparts sont en partie détruits, les fossés comblés, si bien dit une chronique du temps, qu’on pouvait y entrer de tous côtés comme dans un village. Beaucoup de gens sont proscrits. Nous reparlerons un peu plus loin de ces proscrits, célèbres dans la mémoire locale. Et comme signe tangible de tout ça, le perron est enlevé, et emmené à Bruges, un des grands lieux de résidence du Duc. Grand ville commerçante, Bruges recevait à l’époque des visiteurs de tous les pays. Et le perron y sera exposé, afin de montrer à toutes les nations l’anéantissement de la nation liégeoise. Voici d’ailleurs le texte que Charles le Téméraire avait fait graver sur le socle du perron à Bruges :

N'ELEVEZ PLUS VOS FRONTS SI HAUTAINS VERS LE CIEL !
PAR MA CHUTE, APPRENEZ QU'IL N'EST RIEN D'ETERNEL
SYMBOLE DE COURAGE ET DE GLOIRE, NAGUERE
JE PROTEGEAIS UN PEITPLE INVINCIBLE A LA GUERRE,
ET J'ATTESTE AUJOURD'HUI, VIL JOUET MEPRISE
QUE CHARLES M'A VAINCU, QUE CHARLES M'A BRISE !

Mais Charles le Téméraire meurt en 1477. Lors d’un passage à Bruges, le prince-évêque Louis de Bourbon, qui s’est entre-temps réconcilié avec les liégeois, demande le retour du perron à Liège. Ce sera chose faite en 1478. La colonne sera cette fois installée non plus au sol, mais au sommet de la fontaine du marché. Elle sera ensuite refaite au 17e siècle par Jean Del Cour, un important sculpteur liégeois, que nous pourrons mieux découvrir lors de la visite du musée d’art religieux ou de la cathédrale Saint-Paul. Malheureusement, avec l’enlèvement du perron, Charles le Téméraire n’en avait pas fini avec la ville. Le pire restait à venir. Mais c’est une autre histoire, dont nous reparlerons un peu plus loin.


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