La cuve des fonts

Du perron aux fonts baptismaux de saint-barthélémy

La cuve des fonts

Et maintenant, prenons la rue face à nous, passant devant l’église. Elle nous mène tout de suite à une place, la place Saint-Barthélémy.

Sur cette place Saint-Barthélémy, à gauche, juste après les tours de façade, s’ouvre un portail. Vous entrerez et, après être passés dans un reste de cloître, vous arriverez à la billetterie pour la visite des fonts baptismaux. L'église est ouverte du lundi au samedi de 10 h à 12 h et de 14 h à 17 h ; le dimanche de 14 h à 17 h. Allez-y, car si il y a un chef-d'œuvre à voir à Liège, c’est bien celui-là !

La grande cuve de laiton se dresse devant nous. C’est l’archidiacre Hellin, curé de Notre-dame-aux-Fonts, qui en fit don à son église, aux alentours de l’an 1110. Il s’agit du chef-d'œuvre absolu de l’orfèvrerie mosane du temps. Même si l’orfèvrerie mosane était exceptionnelle à l’époque, ceci dépasse de loin tout ce qui a pu être fait en région mosane au niveau de la qualité et de la finesse des sculptures. Et même si on compare ces fonts avec des pièces venant d’ailleurs, et notamment de Byzance, là non plus, on ne trouve rien de comparable, tant cette œuvre est au-dessus du lot.

Regardons maintenant la cuve : elle est supportée par douze statues de bœufs, dont la tête est chaque fois dans une position différente, donnant ainsi un mouvement important à la composition. Enfin, il y avait autrefois douze bœufs. Il n’y en a plus que 10 aujourd’hui, car deux d’entre eux ont été volés.
Nous allons maintenant nous attarder sur les scènes et ensuite sur les techniques de fabrication de cette cuve.
Commençons par observer les 5 scènes représentées sur la cuve, et séparées entre elles par des arbres sinueux. Elles sont en haut-relief, c’est-à-dire en relief très marqué par rapport à la paroi du fond. Sur ces scènes, les personnages sont nommés par les inscriptions qui les surmontent. La scène principale est bien reconnaissable : c’est le baptême du Christ. Elle est facile à repérer, car le Christ y est debout, émergeant d’une masse de forme un peu conique, qui représente les eaux du Jourdain. Regardez à sa gauche : saint Jean-Baptiste pose la main sur sa tête pour le baptiser. A droite, deux anges, courbés, lui tendent son vêtement. Au-dessus de la tête du Christ sont représentés la colombe du Saint-Esprit et la tête de Dieu le Père.
A gauche de cette scène, vous pouvez voir la prédication de saint Jean-Baptiste. Saint Jean parle, et un groupe de quatre hommes l’écoutent, désignés par l’inscription au dessus : « Publicani », publicains, c’est-à-dire en termes bibliques « pécheurs ». Parmi eux se trouve un soldat portant casque et cotte de maille, son épée au côté et son bouclier sur le dos, à la manière de l’époque. Regardez leurs visages, leur main tendue, leur dos courbé : plus que les personnages eux-mêmes, C’est vraiment l’écoute silencieuse et attentive qui est évoquée ici. C’est vraiment extraordinaire de subtilité.

Continuons à tourner autour de la cuve, en allant vers la droite. La scène suivante représente le baptême des néophytes, c’est-à-dire des gens nouvellement convertis. Jean-Baptiste pose sa main sur la tête de jeunes gens entrés jusqu’aux genoux dans l’eau du Jourdain.

Scène suivante : le baptême de Corneille. Ici, la foi chrétienne s’ouvre au monde des romains. Cette scène vient du livre des Actes des apôtres. On y dit qu’un jour, un centurion romain, Corneille, avait entendu parler du Christ et de son enseignement. Comme saint Pierre était à Rome, il le fit appeler pour être enseigné et baptisé. Mais une loi religieuse du temps interdisait à un juif comme saint Pierre d’entrer sous le toit d’un païen. Saint Pierre refusa donc de venir. Mais la nuit suivante, Dieu lui apparut, et lui dit d’accepter. Le lendemain, Pierre alla donc baptiser le centurion.

Enfin, dernière scène : le baptême de Craton. Craton était un philosophe grec païen, habitant dans la ville d’Éphèse. La légende veut qu’il ait été converti et baptisé par saint Jean l’évangéliste. Vous remarquerez qu’ici le baptême de Craton n’est pas séparé de celui de Corneille par un arbre. Car Craton et Corneille font partie d’un même tout, ils représentent l’ouverture de l’Eglise au monde païen. Simplement, Corneille représente le monde profane, et Craton le monde de la sagesse païenne.
Ce qui fascine dans ces fonts baptismaux, c’est l’aspect incroyablement vivant des personnages, et notamment l’expression des visages, avec ces yeux grands ouverts, comme en attente, en écoute. En fait, une telle réussite est absolument inouïe. Et cela vous apparaîtra plus clairement encore quand nous vous aurons expliqué la technique avec laquelle on a réalisé cette cuve. Pour le style, les personnages et les arbres, avec leurs lignes souples et ondulées, ont bien le caractère général des personnages que l’on peut voir dans les enluminures mosanes et rhénanes par exemple. Mais c’est de la peinture. Et obtenir la même chose avec du métal fondu relève d’une virtuosité devant laquelle on ne peut que rester silencieux, le souffle coupé.

Ces fonts possédaient autrefois un couvercle, sans doute aussi bien décoré, mais il a été perdu à la Révolution. Et maintenant, qui est l’auteur de ce chef-d'œuvre ? Certains chercheurs voudraient même chercher l’origine de la cuve ailleurs que dans ces régions, à Byzance même. Mais là-bas non plus, rien n’est comparable à ce que nous voyons ici. C’est vraiment une pièce maîtresse unique dans l’art médiéval européen. Elle a été réalisée avec une technique courante à l’époque : la fonte à la cire perdue. Cela veut dire que la pièce a d’abord été réalisée en cire, avec tous les détails, y compris les inscriptions. Cette cuve en cire est alors enrobée d’argile, qui sèche et forme donc un moule. Une fois le moule sec, on le chauffe. Et que se passe t il ? et bien, la cire fond et s’écoule par des trous ménagés en dessous. La cire étant partie, nous avons donc un moule creux. On coule alors dedans du laiton fondu qui prend la place de la cire. Une fois le laiton durci, on enlève le moule, et voilà l’œuvre achevée.
Facile à dire, non ? Mais à faire, c’est une autre paire de manche ! Imaginez que tout, nous disons bien tous les détails, les plis, les inscriptions, les expressions mêmes, doivent être présents dès le départ. Car une fois la cuve achevée, on ne peut rien y ajouter, ça ne tiendrait pas. Alors, vu sous cet angle, cette cuve déjà superbe nous apparaît comme un chef-d'œuvre de virtuosité technique sans comparaison !


<< 21 - L’église Saint-barth...         23 - Fin de la promenade... >>

Sommaire complet du dossier :