La statue de Persée par Benvenuto Cellini

Florence : place de la seigneurie

La statue de Persée par Benvenuto Cellini

Deux statues de cette collection sont considérées comme des œuvres majeures. Toutes deux commandées par les Médicis, ces mécènes absolus, désireux d’assurer leur propre gloire. Ces deux commentaires clôtureront notre découverte de la place de la Seigneurie.
Commençons par le premier de ces 2 chefs-d'œuvre : c’est la statue de Persée tenant la tête de la Méduse. Elle est située complètement à gauche et au premier plan. Cette statue de bronze, réalisée au 16ème siècle, est le chef-d’œuvre incontesté de Benvenuto Cellini, et, sans nul doute de toute la place de la Seigneurie.

Maintenant, allons admirer cette statue de Persée tenant la tête de la Méduse. Et profitons-en pour écouter l’épisode de la mythologie dont elle est issue et qui ici provient des «Métamorphoses» d’Ovide, poète latin du début de l’ère chrétienne. Pour s’être vantée d’être plus belle que les Néréides, Andromède est condamnée par sa mère, Cassiopée, à être dévorée par un monstre des mers : la Méduse. Andromède attend son sort enchaînée à un rocher quand Persée, ailé, vient à son secours. Il tue le monstre en lui tranchant la tête. La légende dit même que c’est son sang qui, se répandant dans la mer, crée le corail rouge. Cellini choisit ici de montrer Persée au moment du triomphe sur la Méduse. Avant de regarder la statue en détail, regardez sur le piédestal de la sculpture. Vous y êtes ? Une scène illustre le mythe avec une composition traditionnelle. Regardez à gauche: on voit le combat entre Persée et le monstre marin. Ensuite, regardez au centre : on voit Andromède attachée au rocher. Enfin à droite, on voit ses parents et son peuple sur le rivage, pleurant et gémissant.
Ce n’est pas le thème finalement courant à l’époque qui fait de cette œuvre une statue exceptionnelle. … C’est bien plutôt sa très haute qualité, artistique et technique.
C’est un chef-d’œuvre du maniérisme et Cellini est, avec Jean Bologne, l’un des représentants les plus prestigieux de ce style. Quels éléments nous font considérer cette statue comme « maniériste » ?
? En premier lieu, le pur goût de la recherche esthétique. L’émotion survient du raffinement, de l’élégance de la composition et des postures. Regardons à cet égard le déhanchement de Persée, la courbure du buste féminin de la Méduse, le détail très soigné des chevelures bouclées des deux personnages.
? Autre caractéristique de ce style : le goût de l’érotisme. Vous voyez qu’ici, les corps sont nus, sensuels, alanguis alors que l’action ne l’exige pas. L’art maniériste se veut résolument artificiel. La Méduse n’est plus un monstre vaincu mais, figurée sous les traits d’une jeune femme, elle forme comme un couple avec Persée. Un amant qui lui coupe la tête néanmoins ! Autre preuve encore que le maniérisme s'attache davantage au bizarre et à l'effet de style qu'au réalisme.
? Maintenant, soyez attentifs aux visages de Persée et de la Méduse. Ne remarquez vous rien de surprenant ? Ces visages, ne se ressemblent-ils pas fortement ? Persée est comme un double troublant de Méduse, et vice versa. Nous avons sous les yeux deux adolescents androgynes, ambiguïté sexuelle toujours entretenue par le maniérisme et qui fait encore couler beaucoup d’encre aujourd’hui.

Mais si le « Persée » de Cellini est incontestablement une œuvre maniériste en quoi est-elle le chef-d’œuvre de l’artiste ? Tout d’abord, parce que l’on y retrouve la vivacité du trait de crayon de Cellini qui donne à cette œuvre une grande vigueur. Regardons le corps de Persée : muscles et veines saillants, mains tenant fermement l’épée et le trophée. Effets de style qui ne sont pas sans rappeler la puissance du David de Michel-Ange. Cela dit, cette vivacité n’empêche pas délicatesse et minutie, pour preuve les chevelures. Prenez le temps de les admirer.
Regardons ensuite les quatre statuettes en bronze inscrites dans les niches du piédestal – elles représentent : Jupiter, Minerve, Mercure et Danaé. Ne sont-elles pas pleine de grâce et de raffinement ? Qualités qui nous rappellent que Cellini pratiqua aussi le métier d’orfèvre pendant 20 ans à Rome, auprès du pape Clément 7.

Autre raison de la qualité exceptionnelle de cette sculpture, sa prouesse technique. C’est une statue de 1800 kg  et elle fera l’admiration de tous dès son installation, le 27 avril 1554, à l’endroit même où nous l’admirons nous aussi. Cosme 1er de Médicis est le premier surpris de sa réussite, car la maquette ne lui plaisait guère. En outre, il estimait que la statue était techniquement irréalisable. Regardez la tête de Méduse est tenue à bout de bras par Persée. Comment le bronze en fusion pouvait arriver jusqu'au fond du moule, jusqu'au bout des cheveux de Méduse ? Nul ne le savait – Cosme n'y croyait pas, mais Cellini était convaincu, car l'artiste est réputé pour être tenace, têtu, et désobéissant. Dans son autobiographie qui nous est heureusement parvenue, il déclare : « Comme je savais que ce seigneur avait une manière d’agir plus de marchand que de duc, je procédai avec son Excellence non comme avec un duc, mais comme avec un marchand. » Il nous raconte aussi la fonte de ce Persée révélant ainsi l’ensemble des difficultés techniques que pouvait alors rencontrer un bronzier. Ecoutons le récit épique qu’il nous fait d’une nuit de l’an 1547, qui le fit passer à la postérité.
Cellini est dans son atelier, situé à côté de l’actuel Musée archéologique. Il attise le feu pour que le métal en fusion remplisse le moule du Persée. C’est une nuit effroyable. « Le feu prit mon atelier et nous eûmes peur de le voir s’écrouler sur nous. Mais le ciel chassait vers nous, tant de pluie et de vent que mon fourneau refroidissait… Une fièvre soudaine me saisit, et me força à aller me jeter sur mon lit… Je vis alors entrer dans ma chambre un homme aussi tordu qu’un S majuscule. « O Benvenuto ! votre statue est perdue » J’approchai aussitôt du fourneau pour regarder : le métal tout coagulé avait, comme on dit, formé un gâteau. Je fis chercher un demi-pain d’étain et je le jetai dans le fourneau sur le gâteau qui se liquéfia aussitôt sous l’action du feu. Je fis aussitôt ouvrir les orifices du moule ; mais le métal ne coulait pas avec la rapidité voulue et je compris que l’ardeur du feu avait sans doute consumé le métal d’alliage. On alla chercher tous mes plats, mes écuelles et mes assiettes d’étain, au nombre d’environ deux cents, et j’en fis jeter une partie, un par un, dans les canaux et une partie dans le fourneau. De cette façon chacun peut voir le bronze se liquéfier à merveille et le moule se remplir. A cette vue je tombai à genoux et remerciai le Seigneur de tout mon cœur. » La statue était née, et avec elle, l’artisan devenait ainsi un artiste à jamais.


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