La Place San Cristobal

Grenade : le quartier de l'albaicin

La Place San Cristobal


Maintenant, quittez des yeux ce vaste panorama et retournez-vous pour regarder la petite chapelle de la Place San Cristobal. Cet édifice religieux en pierre de taille modeste est la chapelle St Christophe. Elle a la particularité d’être en partie construite avec des matériaux de remploi, en l’occurrence des pierres tombales des cimetières musulmans se trouvant à l’intérieur de l’Alhambra. On connaît l’origine des pierres, car certaines d’entre elles portent des inscriptions et calligraphies arabes. Nous allons quitter la terrasse panoramique pour commencer le parcours à proprement parler. Toujours sur le mirador, vous regardez l’église. Prenez la rue qui descend nettement sur votre droite, elle s’appelle Larga de San Cristobal- et continuez jusqu’à la place Almona del Albaicin.
En chemin, soyons attentifs à ce que nous voyons autour de nous. Car, en effet, ce quartier de l’Albaicin fut inscrit au Patrimoine mondial de l’UNESCO en 1984. Il montre l’organisation d’une ville musulmane et un riche ensemble d’architecture maure dans lesquels l’architecture andalouse traditionnelle se fond harmonieusement. Déjà, les murs blanchis à la chaux constituent un premier repère. Ils confèrent une unité urbanistique à l’Albaicin. Ce paysage de maisons nous plonge dans l’ambiance des fameux villages blancs que l’on trouve aussi bien en Andalousie, au Portugal, au Maghreb que dans les pays de Méditerranée orientale ; ils sont un signe d‘appartenance à l‘aire de civilisation du monde arabo-musulman. Les Arabes et les Berbères avaient pour habitude de blanchir les murs des habitations pour se protéger de la chaleur, la couleur blanche réfléchissant le soleil. Dit autrement, lorsque le soleil frappe un mur blanc, l’énergie solaire ne chauffe pas le mur, mais rebondit dessus.

Nous empruntons ensemble les voies les plus larges. Vous y verrez alors une forte densité d’habitations modestes ainsi que des ruelles au réseau inextricable. L’Albaicin, surtout dans sa partie haute, reste aujourd’hui un quartier populeux. Il n’a pas véritablement d’axe central, la dissymétrie prime. On est loin du modèle gréco-romain de la cité avec ses rues qui se croisent à angle droit ; on est en revanche au cœur du mode de vie urbain d’une cité musulmane. En ce sens, l’Albaicin est une petite médina. Même si des aménagements ont eu lieu, vous pouvez remarquer la présence de longs murs aveugles, dotés d’une simple porte qui est le plus souvent décentrée. C’est une marque caractéristique des sociétés claniques organisées autour du chef de tribu ou de famille. La vie privée est ainsi protégée du monde extérieur par ce mur sans ouverture. Ainsi refermée, la maison est le lieu ultime de refuge en cas de difficulté et, d’une façon plus quotidienne, elle sert de gynécée pour les femmes. Toutefois, une grande agitation pouvait se passer à l’intérieur, car dans ce quartier, les maisons d’une même famille ou d’un même clan étaient souvent reliées les unes aux autres par l’intérieur. Dans ce cas de figure, le chef de clan habitait la maison le plus à l’Est, c'est-à-dire la plus proche de La Mecque. Ces intérieurs et passages discrets permettaient également à toute une communauté de pratiquer un culte en cachette des autorités.
Cet élément urbanistique nous rappelle que l’Albaicin fut la colline de nombreux réfugiés qui vécurent souvent de façon autonome, presque indépendamment du reste de la cité. L’histoire du quartier est en effet celle de vagues d’arrivées successives de nouveaux migrants. La population grandit progressivement au rythme des opérations et succès de la Reconquête chrétienne menée depuis le Nord de l’Espagne en direction du Sud.
En 1209, le pape donne à la reconquête de la péninsule ibérique le statut de croisade. Autrement dit, tout chrétien doit faire taire ses disputes avec ses voisins, laisser son pays et aller se battre. Et c’est ce que feront les rois de Castille-Léon, de Navarre, d’Aragon, et du Portugal et le comte de Barcelone. Ils réussiront à s’entendre et à combattre ensemble.
En 1212, à las Navas de Tolosa, les chrétiens remportent une victoire décisive. À partir de là, le territoire dominé par des souverains musulmans -arabes ou berbères- se réduit comme une peau de chagrin : prise de Cordoue en 1236, de Séville en 1248...
La plupart des habitants, qu’ils soient de religion juive ou musulmane, demeurent et se plient à leurs nouvelles conditions de vie. Ceux qui décident de partir se dirigent soit vers le Maroc dominé par la dynastie berbère des Mérinides, soit dans le royaume de Grenade dirigé par la dynastie arabe des Nasrides. En effet, le sultan nasride Mohammed Ier a acheté la paix dans son royaume en versant un tribut annuel au roi de Castille Ferdinand 3 le sage; il lui a même envoyé des troupes qui l‘ont aidé à s‘emparer de la majestueuse ville de Séville. La rivalité entre princes chrétiens avait donc sa pareille entre princes musulmans…Cet exemple nous montre qu’il ne faut pas avoir une vision trop simplifiée de la Reconquista : tous ses combats n’opposent pas des chrétiens aux musulmans! L’avènement d’Isabelle et Ferdinand à la tête des royaumes de Castille et d’Aragon, connus sous le titre de « Rois Catholiques », va changer les choses. Désireux d’un franc succès pour asseoir leur légitimité auprès des différentes noblesses régionales, les Rois Catholiques refusent le tribut et se lancent dans une guerre contre le royaume de Grenade. Et ils mettront 10 ans à faire tomber cette dernière enclave musulmane de la péninsule ibérique. Alors bien sûr, ces années de guerre suscitent à Grenade un nouvel afflux de réfugiés dont les habitations grignotent de plus en plus la partie haute de la colline de l’Albaicin. Lors de l’assaut final, les habitants du quartier ont manifesté une grande ardeur au combat. Car s’étaient vraiment réunis ici tous les réfugiés des villes reconquises qui refusaient de vivre sous un statut de minoritaire. Voilà en quelques mots ce que nous pouvions dire sur la reconquista. Cela dit, cela a eu un impact très fort sur l’Albaicin. Déjà, il y a son nom. En effet, le nom du quartier, l’Albaicin, viendrait de ce que les habitants de Baeza –une ville à 100 km au nord de Grenade- s’y soient réfugié. Ce faubourg des gens de Baeza, en arabe « rabad al bayyazin », se serait ensuite transformé en « albaicin ». Et ensuite, même après la reconquête, l’albaicin sera majoritairement habité par des musulmans et contribuera à lui construire son aspect unique.


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