La cour du Mexuar

Grenade : visite de l'alhambra

La cour du Mexuar

Vous sortez du Mexuar par la petite porte à droite de l’oratoire et vous voici dans ce qui fut une ancienne cour jouxtant le palais de Justice.

A l’abri sous la galerie, vous êtes parfaitement bien positionnés pour admirer la façade qui vous fait face. Regardez l’entrée du palais de Comarès, c'est-à-dire que cette cour vous sépare du cœur politique de l’Alhambra. Le palais de Comarès est le témoignage architectural majeur du sultan nasride Youssouf Ier qui a régné de 1333 à 1354. Sachez que ce mur à la décoration majestueuse a fait coulé beaucoup d’encre. Pourquoi ? Et bien, il semble en fait trop monumental pour le lieu et les conservateurs de l’Alhambra pensent qu’il provient d’un autre palais aujourd’hui détruit et qu’il fut placé ici au moment de la construction du palais de Charles V. On ne pouvait imaginer détruire un travail si raffiné !
D’autres indices confortent cette hypothèse. Essayons de les trouver ensemble. Regardez, à mi-hauteur du mur, les bandeaux de céramique. On y voit des versets arabes en écriture cursive, qui évoquent l’orientation de cette façade : il est dit qu’elle est éclairée par le soleil couchant. Or cette façade ne regarde pas vers le Sud. D’autre part, on ne le voit pas du point où l’on se trouve, mais les portes de bronze possèdent un système de sécurité en bois, elles sont comme on dirait aujourd’hui « blindées ». Or cela interroge, pourquoi une telle défense alors que l’on est déjà au cœur de la zone palatine ?
Comme on vous l’a dit en introduction, quatre à cinq autres palais des premiers sultans ou des grandes familles ont été détruits à la fin du 15ème siècle. Il est donc tout à fait probable que ce mur vienne d’un de ces palais détruits.
Revenons à la beauté de son ornementation. Si vous embrassez du regard l’ensemble de la façade, elle vous apparaît tel un tapis persan, à la décoration continue et architecturée. Il y a à la fois une grande harmonie d’ensemble et mille détails précieux. Partons d’en haut. La corniche en bois qui forme un relief élégant est la partie la plus noble : elle est en cèdre du Liban, un matériau très précieux. Les Espagnols, chrétiens ou arabes, pouvaient s’approvisionner facilement en bois de cèdre du Maroc, mais quand il s’agissait des commandes les plus précieuses, les cargaisons de bois traversaient toute la Méditerranée. Le cèdre vieillit bien et sa teinte noircit délicatement avec le temps comme on peut le voir aujourd’hui. Cependant à l’origine cette corniche était peinte. Dans sa frise inférieure, aussi bien que sur l’ auvent de bois, la corniche est décorée du motif de la coquille, qui se répète 5 fois. Le chiffre 5 va revenir tout au long de notre visite ; c’est un chiffre clé de la civilisation musulmane, notamment avec les 5 piliers de l’islam, l’étoile à 5 branches…. Le motif de la coquille est également très fréquent, car l’eau est symbole de purification et plusieurs sourates du Coran y sont consacrées.

Le rythme décoratif de cette façade est essentiellement donné par les nombreux panneaux de stuc, aux formes parfaitement délimitées. Rappelons que le stuc est un matériau utilisé à foison par les artistes du monde arabe puisqu’il présente de nombreux avantages. Tout d’abord pécuniaire : le stuc est un matériau à bas coût puisqu’il est composé d’un mélange de poussière de marbre, de chaux et de colle. D’autre part il se prête bien à la ciselure et au tracé de nombreux motifs plus ou moins profonds permettant ainsi des jeux d’ombre et de lumière. Il se travaille généralement au sol, avec usage de moule ou non, puis est apposé sur les murs quand il est sec. Bref, on trouve du stuc dans toutes les pièces de l’Alhambra.
Revenons à la façade, et concentrons-nous maintenant sur la frise supérieure en stuc. Elle reprend le motif que l’on appelle « à muquarnas ». Cherchez ce qui ressemble à des stalactites, un motif alternant des pics et des creux. Il est porteur d’ un symbolisme religieux puisqu’il rappelle la grotte dans laquelle le prophète Mahomet reçut ses premières Révélations. Regardez maintenant les panneaux qui emplissent l’espace de part et d’autre des fenêtres. Vous reconnaissez des motifs végétaux. Vous le savez, l’art d’islam a privilégié la géométrie et la nature dans son vocabulaire ornemental et les stucateurs sont passés maîtres dans l’élaboration de ces panneaux où foisonnent plusieurs dizaines de variétés de plantes et de fleurs. Lorsque les murs étaient si grands, les décors étaient moulés ce qui occasionne une répétition du motif mais on connaît des cas, tout particulièrement dans la ville califale de Madinat al-Zahra dans les environs de Cordoue où chaque panneau est unique. Géométrie, motif végétal, il manque l’écriture pour que le panorama de l’art d’islam soit complet. L’écriture occupe une place de choix dans la décoration de l’Alhambra, on trouve bien sûr de nombreuses inscriptions en l’honneur d’Allah et des sultans commanditaires, de nombreux passages du Coran mais également de nombreux poèmes dans lesquels le site de l’Alhambra lui-même devient une magnifique princesse dont on vante la beauté et les vertus. Sur notre façade, on peut lire, ou plutôt voir car l’inscription est en arabe, dans des sortes de cartouches sur les linteaux des fenêtres (ces bandes minces qui encadrent les fenêtres), la devise des Nasrides. Vous l’avez repérée ? Ces mots signifient : « Il n’y a de vainqueur qu’Allah ». L’écriture est élégante, et de façon classique dans le monde hispano-andalou, les hampes des lettres sont généreuses. La dynastie a emprunté cette devise à un verset coranique.


Enfin pour finir la description de cette façade, remarquez que dès que l’on arrive à hauteur d’homme –vivant beaucoup assis- , le stuc laisse la place aux panneaux de céramique, ils présentent le grand avantage de conserver la chaleur en hiver et une certaine fraîcheur en été.

Pour comprendre le travail de la céramique, il est préférable de délaisser cette façade de Comarès pour regarder le mur de la galerie.

Retournez-vous et dirigez-vous vers la fenêtre. Sous la fenêtre, la céramique est celle d’origine. Comment faire la différence avec celles qui ont été restaurées ? Vous pouvez d’une part observer que les morceaux de faïence sont ici de petite taille. Si vous regardez les murs de côté, les morceaux de couleurs qui créent la composition sont plus grands. Passez d’autre part la main sur le mur d’origine : vous pouvez sentir la découpe de chacune des formes géométriques qui ont été assemblées par la suite grâce à une sorte de plâtre. Au contraire sur les panneaux de côté refaits par les occupants chrétiens au 15ème siècle, les différents motifs et couleurs sont réalisés sur un même carreau de céramique. Au toucher on ne sent pas la rupture entre les formes de triangle, d’étoile, de rond, de carré.


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