Sainte Thérèse d’Avila

La colline du quirinal

Sainte Thérèse d’Avila

L’église est certes une belle église de la ville, mais l’architecture en est sans doute quelque peu éclipsée par le chef-d'œuvre du Bernin que nous allons découvrir en avançant dans la nef. Allons jusqu’à la barrière fermant l’accès à l’autel. Lorsque nous tournons le dos à la porte d’entrée, nous avons alors sur notre gauche un extraordinaire monument : l’extase de sainte Thérèse.

Cette immense mise en scène occupe l’ensemble de la chapelle Cornaro, du nom du cardinal qui finança l’oeuvre. L’aménagement fut réalisé en 1646. Au centre, au-dessus de l’autel, une sculpture de marbre montre sainte Thérèse d’Avila en extase mystique. Un ange souriant semble s’apprêter à lui percer le cœur d’une flèche pointue. La statue est baignée dans une lumière donnée par le vitrail qui se trouve juste au-dessus. Tout autour de l’autel est agencé un décor très théâtral fait de marbres aux couleurs variées, mais toujours sombres, ce qui crée un contraste avec la blancheur de la statue elle-même. Sur les deux murs latéraux, de fausses loges contiennent les bustes des membres de la famille Cornaro, un peu comme s’ils étaient spectateur de la scène. Dans l’ensemble, nous observerons aussi que les formes du décor ne cessent de faire des courbes et des contre-courbes s’opposant entre-elles. Elles mènent le regard du spectateur vers la statue par des mouvements de vague.
On ne peut comprendre ce type de mise en scène qu’en nous replongeant dans l’époque, dans les recherches artistiques du Bernin et dans la vie de Thérèse d’Avila. Pour ce qui est du baroque, nous avons eu déjà l’occasion de l’évoquer dans cette promenade. Rappelons que ce style, assez propre au 17ème siècle, se caractérise par une recherche du mouvement, de la fougue et d’une évocation théâtralisée des choses. Peut-être, certainement même, est-ce en réaction à la Renaissance, qui au siècle précédent, a privilégié les formes équilibrées et rectilignes. Mais pour sa part, Gian Lorenzo Bernini, dit Le Bernin, était un des grands champions dans ce genre baroque.

Sainte Thérèse d’Avila vécut-elle- au 16ème siècle. Disons d’abord un mot de sa vie. A 20 ans, cette jeune noble espagnole, au caractère bien trempé dit-on, entre au Carmel. Mais elle sera vite déçue par la vie qui y règne. Peu respectueuses de la règle théoriquement très austère, les religieuses y pratiquent de nombreux loisirs, et mènent souvent une vie mondaine assez proche de celle des femmes de la haute société du temps. Aussi, Thérèse d’Avila entreprendra de réformer son ordre en retrouvant toute la pauvreté et la dureté de la règle d’origine. Petit détail : avec Thérèse, les religieuses ne porteront plus de chaussures de cuir, mais des espadrilles de toile. C’est pourquoi les carmélites réformées par Thérèse d’Avila sont aussi appelées « carmélites déchaussées. » Elle étendra sa réforme jusqu’à la branche masculine de l’ordre, les carmes. Thérèse fonda de nombreux couvents, écrivit bon nombre de lettres, et fut perçue comme une sainte déjà de son vivant.
Mais ce qui nous intéresse surtout ici, ce sont les nombreuses extases qu’elle a eu, et qu’elle décrit de manière parfois très détaillées dans ses nombreux écrits. Elle dit même y être transportée, dans des mouvements qu’elle décrit ascendants et tourbillonnants.
Tiens donc !!! Notons déjà l’importance qu’elle donne au mouvement. C’est une description finalement très baroque de l’extase, car le baroque n’est pas qu’une forme d’art, c’est aussi une forme de pensée. Ses extases sont des mouvements très violents donc. Et, transposés en art, seul le style baroque pourra en rendre compte avec vérité. Tout en observant la statue de la sainte, écoutons ce qu’elle-même dit d’une de ses visions :

« Dieu voulut que je visse à ma gauche un ange sous forme corporelle… Il avait à la main gauche un javelot d’or, dont la pointe de fer laissait échapper une flamme. Il me perça soudain le cœur jusqu’aux fibres les plus profondes… Puis il me laissa tout embarrasser de l’amour de Dieu. La douleur était si vive qu’elle m’arrachait des gémissements, mais la suavité qui l’accompagnait était si grande que je n’aurais pas voulu que cette souffrance me fût enlevée. »

Les grands éléments de cette vision sont bien présents ici, qui reproduise jusqu’au sentiment décrit par sainte Thérèse. Regardons bien la scène : tout d’abord, portée sur un nuage, le corps de la sainte à un mouvement de léger recul. Puis, le bras de l’ange est arrêté dans une position qu’on peut qualifier d’incertaine : il semble planter la flèche, mais comme le montre le visage de la sainte, on devine plutôt qu’il l’a déjà plantée, et qu’il est en train de la retirer. Il y a donc un mouvement contraire à celui du corps de Thérèse, un contraste baroque qui donne beaucoup de dynamisme à cette composition qui semble flotter dans les airs.
Le mouvement du décor, les contrastes de couleur, l’opposition entre la luminosité de la statue et les zones d’ombres créées par les formes compliquées du décor, tout cela contribue à former une extraordinaire scénographie, une extase divine rendue visible, par l’art, au commun des mortels. Le Bernin a ici tout inventé, car c’est une des premières fois que le sens de l’illusion est porté à ce niveau. C’est aussi une des plus anciennes images de sainte Thérèse, canonisée, c’est-à-dire reconnue sainte par l’Eglise, depuis peu à l’époque. Le Bernin a donc aussi dû inventer une iconographie qui rendait la sainte reconnaissable. Et c’est l’extase qu’il a choisie.


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