Les maisons de la place

La grande-place et ses alentours

Les maisons de la place

Nous allons terminer notre tour de la place en observant les autres bâtiments. Ce sont des maisons, dont certaines sont encore habitées, occupées au rez-de-chaussée par des commerces. Ces maisons sont bien postérieures à l’Hôtel de Ville. En fait, elles ont toutes été construites en quelques années à la fin du 17e siècle, ce qui donne un aspect assez unitaire à l’ensemble, bien que les décorations soient très variées. Pourquoi cette reconstruction massive ? Pour le comprendre, repartons en 1695.

A l’époque, l’Europe est en guerre perpétuelle avec la France de Louis 14. A une soixantaine de kilomètres au sud de Bruxelles, en Wallonie, se trouve la ville de Namur, avec sa formidable citadelle. On disait que celui qui possédait Namur possédait la clef d’accès aux Flandres. Et justement, les soldats de Louis 14 se trouvaient enfermés dans cette citadelle, assiégés par les soldats hollandais de Guillaume 3 d’Orange. En représailles, et afin de créer un divertissement, une partie de l’armée royale française, sous la direction du maréchal de Villeroy, vint s’installer sur une hauteur dominant Bruxelles, et commença à bombarder systématiquement la ville. Les canonniers prenaient pour point de mire la flèche de l’hôtel de ville. Bruxelles brûla pendant 3 jours, et l’incendie fut heureusement arrêté par une grosse pluie. Les climats du nord ont parfois du bon. Mais la ville n’était plus que ruines. La Grand-place, centre du bombardement, était entièrement détruite. De l’Hôtel de Ville ne restaient que les quatre murs. Bref, un vrai désastre. Le conseil communal de l’époque se montra assez actif, et tout fut réparé ou reconstruit en deux ou trois ans. A cette occasion, le premier décret d’urbanisme de l’histoire de la ville sera promulgué : on ne pourra reconstruire une maison qu’après approbation du plan par la commune. Cela permettait de contrôler les constructions, et de permettre enfin de donner à la place une apparence régulière.

Tournons-nous de manière à avoir l’Hôtel de Ville à notre gauche et la maison du roi à notre droite.
Bien, alors nous sommes face à un groupe de maisons intéressantes à regarder. Observons bien.

Tout d’abord, ces maisons ont toutes le même caractère. Elles ont le plan parcellaire médiéval, c’est-à-dire étroit en façade, et étiré en longueur vers l’intérieur. Leur façade est abondamment décorée de sculptures en haut et en bas-relief. Et le tout est souligné de nombreuses dorures. En fait, elles sont vraiment traitées comme le décor sculpté du mobilier. La plupart des architectes qui les ont conçues étaient en fait ébénistes avant d’être architectes, et ils conçoivent donc leurs façades comme des buffets de grande dimension.

La plupart de ces maisons appartenaient à des corporations de métiers, dont elles étaient le siège central. L’individualisme des façades reflète d’ailleurs l’individualisme de ces corporations, et leur volonté d’indépendance par rapport à l’autorité communale, qui aurait manifestement préféré des façades classiques et unies, un peu comme celle de la maison des ducs de Brabant. Nous y reviendrons.

Pour l’instant, remarquons aussi que chaque maison est marquée par une enseigne sculptée ou pente, au dessus de la porte ou des fenêtres. Ces enseignes donnent leur nom aux maisons. Regardons d’abord la grande maison à droite qui fait le coin : c’est la maison dite « le roi d’Espagne ». Pourquoi ?? et bien parce que, regardez au milieu de la façade, on voit de fait le buste du roi Charles 2 d’Espagne, de qui relevait encore Bruxelles à l’époque. Il est entouré de canons, de drapeaux turcs et de Maures enchaînés, avec en dessous l’inscription en vieux flamand « den cooninnk van Spanïen », qui se passe de traduction.

A côté, à gauche donc, se trouve «la brouette», qui appartenait à la corporation des graissiers, fabricants de suifs et de graisse. Grâce à leur graisse, la brouette tourne bien. L’image de la brouette est peinte entre le rez-de-chaussée et le premier étage.
A côté encore, « le sac », maison des ébénistes, tonneliers et menuisiers. Au dessus de la porte, un relief sculpté montre un personnage avec la tête dans un sac. Vient ensuite « le louve », puis « le cornet », maison portant le numéro 6. Cette maison du cornet, qui appartenait à la corporation des bateliers, a un décor un peu particulier. Observons le haut de la façade : il est traité comme la poupe d’un voilier !

Mais pourquoi ces enseignes et ces noms ? Et bien tout simplement, c’était bien sûr un moyen de reconnaître la maison, ou de donner une adresse, à une époque où la numérotation dans les rues n’existait pas encore.

Nous ne passerons pas en revue toutes les maisons de la place. Mais nous voudrions encore en signaler l’une ou l’autre. Ainsi, faisons un demi-tour. Nous avons alors l’Hôtel de Ville à notre droite, et face à nous se dresse le petit côté avec la maison dite des ducs de Brabant. On l’appelle comme ça à cause des bustes placés au niveau du premier étage, qui représentent tous des ducs et des duchesses de Brabant. Mais ces bustes ont été placés là seulement au 19e siècle. Appellation récente donc.

En revanche, ce qui est plus intéressant dans cette façade, c’est le fait qu’elle a un aspect très unifié, faisant penser à une façade classique au Louis 14. En réalité, derrière cette façade se cachent 7 maisons. Observons les portes, nous voyons qu’elles sont individualisées par des enseignes sculptées. Nous pouvons aussi constater que cette façade n’est pas rectiligne, mais courbe. Ceci est le résultat d’un décret de la commune de Bruxelles à la fin du 17e siècle, qui voulait que les deux rues latérales soient élargies, afin d’assurer un meilleur passage pour les chariots ! En effet, élargir l’entrée de la rue sur la Grand-place impliquait un retrait de la façade des maisons. Mais ne voulant pas perdre trop de place, les maisons du centre de la rangée ont quant à elle gardé l’alignement original, ce qui a pour effet de créer une convexité à ce côté de la place.

Observons le long côté avec la « maison du roi ». A droite de la maison du roi, séparée de celle-ci par une ruelle, se trouve une maison à l’enseigne du pigeon. Le rez-de-chaussée est actuellement occupé par un magasin du chocolatier Galler. Et bien, dans cette maison a vécu le poète français Victor Hugo, alors en exil, à cause de ses prises de position par rapport au régime de Napoléon 3. Victor Hugo fit plusieurs séjours d’exilé à Bruxelles. La Belgique de l’époque, très libérale, servait d’ailleurs de refuge à bon nombre de proscrits politiques européens. Tout un milieu d’intellectuel français se retrouvait d’ailleurs ici. Mais pour en revenir à Victor Hugo, c’est dans cette maison, à l’entresol, qu’il avait sa chambre, et qu’il écrivit son pamphlet « Napoléon le petit ». Après ce coup d’éclat, le gouvernement belge, qui souhaitait garder des relations diplomatiques convenables avec la France, le pria gentiment d’aller trouver refuge ailleurs, momentanément du moins.


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