La Chapelle Milledonne

Le dorsoduro insolite de veronese et du tintoret

La Chapelle Milledonne

Allons maintenant à la découverte d’un autre chef-d'œuvre du Tintoret : "La Tentation de Saint Antoine". Rendons-nous pour cela dans la chapelle Milledonne, à droite de la chapelle où nous sommes, et toujours à gauche du chœur de l'église.

Vous y êtes ? Bien. Alors qui est ce Saint Antoine ?
Aux 3e et 4e siècles, Saint Antoine se fait ermite dans le désert égyptien. Il subit de nombreuses tentations envoyées par les démons. La luxure que nous voyons à droite, représentée par la femme à moitié dévêtue. L’Impiété, allongée aux pieds du saint avec une Bible en partie déchirée. A gauche, la Concupiscence incarnée par une femme qui s’empare d’un trésor, enfin l'Indolence de dos.
Soudain, une lumière merveilleuse emplit le ciel, les démons prennent la fuite et Saint Antoine est guéri de ses blessures. Jésus lui dit alors : "Antoine, j’étais là, mais j'attendais de voir ton combat ; et maintenant que tu as lutté avec courage, je répandrai ta gloire dans le monde entier !»
C'est cet instant que Tintoret choisit de peindre, celui où le drame éclate. Là encore une caractéristique du Tintoret qui le distingue du Titien, chez lequel le drame reste à venir.
Regardez aussi la manière du peintre. Au-delà des couleurs virulentes et de l'explosion de la lumière divine, la composition du tableau est une anthologie de l'artiste : toutes les lignes sont obliques et engendrent des perspectives saisissantes. Elles incitent le spectateur à participer à l'action.
De plus, une grande énergie s’en dégage. L’abondance des personnages entremêlés crée un mouvement tournoyant ; le raccourci du Christ (c'est-à-dire sa réduction), est d'une virtuosité époustouflante, et rend spectaculaire son arrivée impromptue qui d’ailleurs se fait dans un ciel de tempête donc aussi porteur de beaucoup d’énergie.
Avec cette œuvre, le monde de la Renaissance est définitivement dépassé : les personnages se font populaires ; toute séduction chromatique est bannie ; la lumière met en valeur les passages les plus mouvementés. Sur les tableaux Renaissance, il y avait une perspective et même une et une seule perspective, dirons-nous, qui unifiait l’univers dépeint. Ici, cette approche, on le voit, est dépassée : car ici il y a une multiplicité de points de vue. Ils sont tous au service d'une représentation, mais d’une représentation de la réalité qui est rendue de façon plus dynamique et dramatique.

Tournez-vous maintenant vers le chœur, à droite de la chapelle Milledonne. Sur les murs latéraux, à gauche, vous voyez "Joachim chassé du Temple", et à droite, "l'Adoration des Rois Mages" : deux peintures de Tintoret, certes mais pas de Jacopo Tintoret mais de Domenico Tintoret, le fils aîné de Jacopo, qu’il considérait comme son héritier artistique. Approchons-nous-en, autant qu’il nous l’est permis.

Tintoret père travaillait avec ses enfants. Avec ses deux fils Domenico et Marco, et, beaucoup plus étonnant pour l'époque, avec sa fille Marietta, qui meurt peu de temps avant son père. Mais c'est à Domenico qu'il lègue son atelier de peinture. Celui ci continuera à réaliser des oeuvres pour tout Venise. Dans son testament daté de 1594, Jacopo écrit : "Je demande à mon fils Domenico de compléter de sa propre main les oeuvres que je n'ai pas pu terminer et d'accomplir cette tâche avec les mêmes soins qu'il a toujours employés sur un certain nombre de mes oeuvres". Si Domenico Tintoret a toujours été dans l'ombre de son père, il a néanmoins développé son propre style après la mort de son génial géniteur. Il appréciait les sujets complexes et littéraires, ayant lui-même fait des études littéraires. Il réalisa parfois une dizaine de versions différentes d'un même sujet. Chaque version comme un exercice de style à dimension presque littéraire.


<< 13 - L’ intérieur de l’Eg...         15 - La gondole... >>

Sommaire complet du dossier :