L’œuvre d’un artiste anonyme bruxellois

Le musée d'art religieux et d'art mosan (maram)

L’œuvre d’un artiste anonyme bruxellois

Plaçons-nous maintenant de manière à avoir la lactation de saint Bernard à notre droite et la porte d’entrée à notre gauche. Alors, sur le mur face à nous se trouvent trois tableaux. Celui du milieu est attribué à un artiste anonyme bruxellois, le Maître dit « de Sainte-Gudule ». Il représente une femme en prière, à genoux devant la Vierge à l’Enfant, accompagnée, à droite, de sainte Marie-Madeleine, vêtue de rouge et portant son vase de parfum. Observons le détail de la composition.

On constate que la scène est divisée en trois espaces, disposés l’un derrière l’autre. Dans le premier des ces espaces, l’avant plan donc, se trouve la scène que nous venons de décrire. Elle se déroule à l’intérieur d’une pièce. Ensuite vient le deuxième espace, le second plan. C’est un jardin extérieur, visuellement accessible par une large ouverture. Dans ce jardin en terrasse, on voit deux hommes et une femme. Ils regardent visiblement en bas, au-delà du mur. Que regardent-ils ? Nous n’en savons rien. Sans doute sont-ils là essentiellement pour animer la scène, dans ce jardin caractéristique de la fin du Moyen Age, constitué de parterres en carré.
Enfin vient le troisième espace, un arrière-plan où nous pouvons voir un port bordé d’une ville à droite, et d’une montagne à gauche. Cette œuvre est typiquement dans la tradition de primitifs flamands comme Van Eyck, notamment par le type de disposition décrite, et la finesse dans la représentation des détails, l’amour dans le rendu des matières, par exemple les tissus des robes, ou les beaux velours vénitiens brodés qui sert de dais royal au siège de la Vierge. Toute la composition de ce tableau fait d’ailleurs fortement penser à celle du fameux tableau «La Vierge au chancelier Rollin», légèrement antérieur à celui-ci, et conservé à Paris, au Musée du Louvre.

Mais au-delà de la composition même, de ce que nous pouvons voir, ce tableau est aussi une représentation hautement mystique, bien dans l’esprit de son époque. A l’avant-plan, la femme agenouillée à droite est la donatrice du tableau, celle qui a payé l’artiste pour le réaliser. Elle est représentée en prière pour l’éternité. Le lien entre elle et le groupe de Jésus et Marie se fait par le rosaire, grand chapelet, avec lequel joue l’enfant Jésus. Mais entre les deux, il y a aussi le livre ouvert, le livre d’heure, c’est-à-dire contenant les différentes prières à réciter selon les heures du jour. C’est par la lecture sainte et la prière que cette femme est amenée à avoir la vision présentée ici. La lecture sainte est une chose particulièrement mise en avant à cette époque, et l’imaginaire du fidèle est appelé à voir dans son esprit les personnages divins. Aussi la vision est-elle, comme ici, un thème fréquemment abordé dans les œuvres de l’époque.

Il y a aussi un symbole par rapport aux différents espaces de la composition, ces trois plans que nous avons décrits. Ils définissent autant de lieux allant du plus sacré, l’espace intérieur au premier plan, jusqu’au plus profane, c’est-à-dire le paysage du fond. Observons que la vision, en d’autres mots la rencontre avec la Vierge à l’Enfant, a lieu à l’intérieur, dans un espace fermé. Cet espace représente symboliquement l’espace clos de l’âme. Dans cet espace même, la Vierge est clairement située dans un lieu à part, sous un riche dais de velours vénitien, et séparé du plus profane, la donatrice et sa sainte patronne, par le banc de prière, sur lequel est posé le livre. Au deuxième plan, le jardin clos est en contact avec la salle, par l’intermédiaire des arcades ouvertes. Notons que ceux qui se trouvent dans ce jardin pourraient eux aussi voir la vision de la Vierge, si ils se tournaient. Mais ils préfèrent regarder vers le monde extérieur. Sont-ils un signal donné à la dévotion qui s’assoupit ? Et enfin vient le paysage, le monde, immense. Mais la rencontre divine ne se fait qu’au premier plan, dans l’intimité de l’âme et la prière, et non dans les distractions du monde extérieur.


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