Les plus grands chefs-d'œuvre de la peinture du début de la Renaissance

Le musee des offices de florence

Les plus grands chefs-d'œuvre de la peinture du début de la Renaissance

A présent, revenons dans la salle des 3 maesta. Et là, quand nous sommes le dos à l’entrée, face au Giotto donc, allons dans la salle située sur le mur du fond mais à droite. Ou : dit autrement, allons dans la salle à gauche du Cimabue.

Ici se trouvent réunis quelques-uns des plus grands chefs d’œuvre de la peinture du début de la Renaissance. Nous sommes donc dans une des salles les plus importantes du musée.
On n’explique toujours pas comment est né, subitement, cet extraordinaire élan de création artistique qui toucha Florence au tout début des années 1400. Chaque art eût son ou ses génies précurseurs : l’architecture a eu Brunelleschi, la sculpture Donatello, et la peinture Uccello et Masaccio. Et nous allons les découvrir.

Mais revenons un peu à cette époque de la Renaissance : à la suite de la redécouverte de l’Antiquité, les philosophes humanistes vont placer l’Homme au cœur des préoccupations des artistes. L’Homme est alors considéré autrement que, exclusivement comme un élément de la création divine ; Autour de lui, évolue le monde. Autour de lui, car il est au centre du monde. Ces considérations révolutionnaires de la pensée auront une incidence importante sur l’expression artistique. Et maintenant, quand vous entrez, placez-vous devant ce grand tableau sur fond sombre qui est à votre gauche.

Il s’agit de la bataille de san Romano, peinte par Paolo Uccello vers 1456-57. Le tableau représente la victoire florentine face aux troupes de Sienne et des Visconti. Le peintre réalisa 3 phases de ce combat : celle qui est face à vous, une deuxième qui est à Paris, au musée du Louvre, et une troisième qui est à la National Gallery de Londres. Ces 3 tableaux décorèrent la chambre de Piero de Medicis puis celle de son fils Laurent le Magnifique.

L’œuvre illustre cette période de l’histoire de l’Italie durant laquelle le monde de la guerre était dominé par les condottiere. Le condottiere était un mercenaire, qui avait reçu la condotta, c'est-à-dire l’autorisation qui lui permettait de lever une armée et de combattre pour une cité. Ces condotte furent émises dès la seconde moitié du 13ème siècle. Tant qu’il s’agissait de se combattre entre cités italiennes, ce système fonctionna et cela dura jusqu’au 16ème siècle. Mais à cette époque, les grands états centralisés européens, la France et l’Espagne, cherchèrent à conquérir l’Italie et les bandes de soldats levées par les condottieres ne faisaient plus le poids face à ces grandes armées. Toujours est-il que, pendant 3 siècles, ces hommes de guerre restèrent sur le devant de la scène en Italie. Ils se devaient ainsi d’être dotés de solides ressources financières, d’être de vaillants guerriers, de subtils stratèges. Et ils devaient aussi être dotés de vastes domaines nécessaires, durant les temps de paix, à l’entraînement, au stationnement et à l’entretien de leur troupe. Ceci explique que plusieurs des grands condottieres furent des princes comme les Gonzague de Mantoue, les Este de Ferrare, les Montefeltre d’Urbino. Ceux-ci se mirent au service des cités gouvernées par ceux qui en assuraient la richesse. Les commerçants, qui détenaient aussi le pouvoir de la banque, préféraient s’en remettre à des professionnels de la guerre et continuer leurs activités lucratives. Mais revenons à ce tableau : la victoire de san Romano fut remportée par l’un d’eux, Niccolo da Tolentino qui se battait pour Florence. Il l’emporta sur Bernardo della Ciarda, qui lui se battait pour Sienne.

Quant à ce tableau, il s’agit probablement de l’œuvre la plus puissante de Paolo Uccello, éminent représentant de cette Renaissance florentine. Vasari, l’architecte des Offices, a rédigé en 1550 «les vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes italiens». Cet ouvrage fait de lui le père de l’histoire de l’art. Dans la vie d’Uccello, il cite l’anecdote suivante : la femme du peintre se plaint que son époux tarde tous les soirs «Paolo, viens donc te coucher !». Ce à quoi notre artiste passionné rétorque « ah ! quelle belle chose que la perspective !». Voyez en effet comme la perspective construit ici l’œuvre. Regardez les lances. Notez le jeu des obliques qu’elles forment. Voyez celles qui sont brisées gisant sur le sol. Elles forment comme un damier rouge et blanc, et sont surtout là pour donner de la profondeur au tableau.
Portez aussi votre attention sur la droite, sur le cheval blanc et le cheval orange qui est à ses côtés : là encore, en nous présentant les croupes des chevaux, le peintre cherche à creuser l’espace, à donner de la profondeur à son œuvre. Pourtant, si on regarde l’arrière-plan avec ses collines peuplées d’animaux et de chasseurs, on voit bien qu’il présente des faiblesses dans les proportions des éléments: les hommes en marche, par exemple, ne sont pas vraiment réalistes dans leur taille. Si aujourd’hui, ces essais de perspectives prêtent à sourire, dites-vous bien qu’à l’époque, ce fut comme une révolution.

La perspective qui passionna tant Uccello fut le centre des recherches picturales durant les premières années de ce siècle. Pourtant, il est injuste de dire que les florentins l’ont inventée. La perspective était connue et utilisée par les artistes de l’antiquité, comme on peut le constater à travers la peinture pompéienne. Puis, vinrent les temps obscurs, ceux des grandes invasions et des régressions que vécurent les hommes d’Europe dans de nombreux domaines. On oublia alors la technique de la fresque et, avec elle, la perspective. Absente dans les œuvres byzantines, elle réapparaît timidement dans celles du 14ème, timidement et de manière maladroite. Cette perspective du 14ème siècle est dite « intuitive » et les artistes utilisent différents artifices pour montrer qu’elle est là. Ainsi, l’artiste intègre des éléments d’architecture, des personnages, et il les place avec plus ou moins de bonheur les uns derrière les autres pour bien insister sur l’existence de plans successifs et donc pour créer l’espace et la 3ème dimension. Et cette 3ème dimension, on peut la voir dans de nombreuses œuvres de cette époque, à Florence comme à Sienne. Pendant plusieurs décennies, de nombreux essais seront pratiqués pour la rendre la plus réaliste possible et bien la maîtriser.
Et Uccello sera un de ceux qui contribuera à faire évoluer cette perspective «intuitive» en une perspective dite «géométrique» qui est celle des Florentins. Géométrique, car elle est le fruit de calculs mathématiques poussés. Chaque élément du tableau, qu’il soit homme, animal, végétal, architecture…est peint en relation avec tous les autres éléments. Chaque distance, entre chaque élément, est calculée, de manière à ce que les proportions concordent. Car chacun participe à la belle harmonie du tableau. Harmonie qui relève des calculs mathématiques…Harmonie, un des maîtres mots de l’humanisme.

Mais il y a autre chose dans ce tableau. Ce qui fait son charme vient également du fait que cette science mathématique ne pèse pas, n’empiète pas sur l’ouvrage pictural. Sentez aussi l’atmosphère particulière de cette peinture. Il s’agit d’une scène de bataille. Cela est synonyme d’hyperactivité. Pourtant, on a le sentiment qu’il règne plutôt un effet statique. Comme si, le peintre avait fait un « arrêt sur image ». Le chaos domine, c’est vrai: on le voit par la façon dont le peintre a placé les chevaux, pattes antérieures et postérieures se dressent ; les combattants portent des armures ; des chevaux, des cuirasses et des lances gisent sur le sol. Pourtant, le sang est absent de la tuerie. Par exemple ; regardez l’homme à terre au premier plan. Il est percé par la grande lance blanche : on ne voit pas de sang couler. Non, ici, avec ces chevaux qui ont l’air de sortir d’un manège, c’est bien le silence qui domine. Car on sent que la bataille a tourné avec la chute de Bernardino della Ciarda, le condotierre de Sienne, qu’on voit au milieu du tableau… tout le monde retient son souffle en quelque sorte. Et c’est très bien exprimé : et ce n’est pas un hasard, si beaucoup plus tard- elle sera admirée et vantée par Picasso.


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