Les portraits de Raphaël et Titien

Le palais et la galerie doria pamphilj

Les portraits de Raphaël et Titien

Passons maintenant dans la salle suivante, consacrée au 16ème siècle.

Deux œuvres retiendront notre attention ici. Tout d’abord, juste à droite de la porte en entrant, le double portrait de Raphaël. Ensuite, sur le mur de droite, donc face à la fenêtre, la « Salomé avec la tête de saint Jean-Baptiste», du Titien. Ce dernier tableau porte le numéro O4. Commençons par lui et mettons-nous dos à la fenêtre.

Titziano Veccelio, ou Le Titien, a dominé le monde de la peinture vénitienne pratiquement jusqu’à sa mort, en 1576. Il fut l’intime des princes et des rois, et évolua toute sa vie dans les hauts milieux de la société vénitienne. Nulle surprise donc à ce qu’il ait eu des connaissances parmi les courtisanes, qui bien souvent lui serviront de modèle pour les femmes de ses tableaux. C’est manifestement le cas ici pour Salomé. Sa chevelure blond vénitien tombe en bouclettes sur les épaules, rehaussée par un petit éclat d’or, à gauche de la tête. Sa peau est blanche, légèrement soulignée par le rosé des joues et le rose des lèvres. Le sein gauche est presque découvert … Tous ces éléments de sensualité sont des artifices de courtisanes. Ils contrastent d’autant plus fort avec l’horreur de la tête coupée dans un plateau, et accentuent ainsi Salomé comme une femme fatale, tout à la fois attirante et porteuse de mort. L’évangile raconte en effet que c’est par ses charmes que Salomé obtint la mort du prophète Jean-Baptiste. Après avoir dansé pour son beau-père, le roi Hérode, elle demanda, sur les conseils de sa mère Hérodiade, la tête du saint comme récompense. Le font des murs gris, évoquant la prison du saint, se trouve aussi étrangement contrasté avec la figure de l’amour, placée au dessus de la porte d’entrée. Titien rend donc ici avec beaucoup de finesse le rapport étrange et affreux de l’amour et de la mort. Plus qu’une simple image, c’est aussi l’essence même de ce qu’est Salomé qui est évoquée.

Le Titien est surtout célèbre pour la maîtrise et l’opulence de sa couleur, la merveilleuse alchimie avec laquelle il les mélange et les juxtapose. Ici toutefois, il s’agit encore d’une œuvre de jeunesse, qui remonte peut-être à l’époque où le Titien apprenait dans l’atelier de son illustre prédécesseur, Giorgione. En témoigne notamment l’extrême raffinement apporté au rendu des tissus, notamment le rouge de Salomé, et le vert de la jeune fille dernière. Déjà, ici, les couleurs se renforcent mutuellement. Elles se donnent du relief, de la consistance en quelque sorte. Comme elles s’imposent à nos yeux, ces couleurs dynamisent la composition au même titre que le feraient par exemple des personnages en avant-plan puis un château en arrière-plan. De gauche à droite se succèdent vert, rouge fastueux, blanc sensuel de Salomé, éclats lumineux des cheveux, jaune cadavérique de saint Jean, bleu du manteau. Couleurs tranchées certes, mais qui se fondent en une alchimie merveilleuse et douce, en dépit de la violence de la scène. Par la suite, Titien aura tendance à abandonner ce pinceau fin pour une pâte plus large, des coups de brosse plus schématiques. Ce caractère donnera plus d’éclat encore à la brillance des tissus, mais n’aura peut-être plus la suavité des œuvres de jeunesse..

Tournons nous à droite et, à gauche, de la porte par laquelle nous sommes entrés, observons maintenant le beau double portrait de Raphaël. Ce tableau est daté des environs de 1515, mais on ne sait pas avec certitude qui il représente exactement. Les attributions les plus fantaisistes ont été données, comme Christophe Colomb et Andrea Doria, ou les réformateurs Luther et Calvin. On pense aujourd’hui plutôt à deux savant humanistes de la cour pontificale du pape Léon 10, pour qui Raphaël avait peint les fameuses loges du Vatican, encore visibles lors de la visite des musées du Vatican. Ces deux personnages, Andrea Navagero et Agostino Beazzano, auraient étroitement collaboré avec Raphaël pour la création du programme iconographique de ces chambres, c’est-à-dire choix des sujets à peindre et de la manière de les représenter. C’est un des plus beaux portraits de l’artiste, réalisé au moment de sa plus grande maturité artistique, à l’époque où il travaillait aux chambres du Vatican. Les personnages, surtout celui de gauche, font plus vrais que nature.

Raphaël a eu une carrière très courte, puisqu’il mourut à 37 ans. Originaire d’Urbino, il fit un passage par Florence, avant de venir s’installer à Rome. Un de ses traits de caractère était cette capacité à assimiler, tout en restant fidèle à se vision des choses, les innovations de tous les artistes qu’il rencontrait. Ici par exemple, sa maîtrise de la couleur, le sens de la luminosité hérités des maîtres du Nord de l’Italie, vénitiens notamment, se voient dans l’équilibre qu’il donne aux tons. Regardez la répartition symétrique des noirs des vêtements et des chapeaux, avec ici et là l’éclat lumineux d’une main, d’un col de chemise. Voyez comme les visages sont mis en valeur par une épaisse chevelure à droite, ou une ombre profonde à gauche, le tout sur un fond vert, faisant écran à la lumière. Cette oeuvre correspond d’ailleurs justement à une époque où Raphaël a des contacts avec un artiste venu de la lagune vénitienne : Sebastiano del Piombo. Arrivé à Rome, cet artiste, de même âge que Raphaël, apprendra beaucoup de lui. Mais en revanche, son sens de la représentation colorée des chairs va aussi influencer le grand génie, qui donnera dès lors plus de chaleur à ses visages.

À côté de ces recherches colorées, la composition du tableau, avec les personnages posés symétriquement comme deux triangles, montre bien la recherche d’équilibre classique à laquelle Raphaël restera fidèle toute sa vie. On ressent fortement sur ce tableau cette installation calculée de la figure dans l’espace. Ces visages ainsi posés empêchent toute possibilité de mouvement aussi bien du corps que de l’âme. On a l’impression que Raphaël renforce le poids du physique de ses modèles au détriment de leurs références psychologiques. En bref, devant ces portraits, on a la fois l’impression qu’ils sont vivants et aussi de ne pas les connaître du tout. Il y a là comme un parfum de mystère, d’énigmatique. C’est la signature d’un grand maître.


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