La chaire de maître Pilgram

Le quartier de la cathedrale de vienne

La chaire de maître Pilgram

Laissez maintenant derrière vous la Chapelle Tirna et Eugène de Savoie pour aller vers le chef-d’œuvre de la cathédrale : la chaire de maître Pilgram. Pour cela, faites un demi-tour et avancez devant vous sur ce côté gauche de l’église. Vous verrez cette chaire, sur votre droite. Elle est comme sculptée directement sur la base du 3ème pilier de la nef. C’est le pilier qui est juste derrière les grilles.

Vous êtes maintenant au niveau de ce pilier ? Très bien. Vous voyez donc la chaire de Pilgram. Passez de l’autre côté du pilier pour mieux la regarder.

Cette chaire de Pilgram, pourquoi est-elle si importante ? Parce qu’elle illustre parfaitement à la fois les nouvelles préoccupations des artistes du nord de l’Europe et en même temps la prudence avec laquelle on doit utiliser un mot comme le mot Renaissance. Elle se compose de trois parties : en bas le pied, en haut la nacelle, et derrière, c’est l’escalier pour y monter. Regardons d’abord le pied, ce support qui permet de porter la chaire, c’est-à-dire cette petite nacelle à partir de laquelle le prédicateur va lancer son sermon aux fidèles. Le moins qu’on puisse dire est que le décor y est foisonnant. Une sorte d’horreur du vide semble avoir saisie le sculpteur. Regardez ce qu’il a sculpté : on a l’impression qu’il a sculpté ce qui trouve déjà sur les façades des églises. Mais ici tout est miniaturisé. Une œuvre de sculpteur certes mais d’un sculpteur-orfèvre décidé à faire SON chef-d’œuvre ! Regardez, c’est un foisonnement de pinacles, de formes étranges, une sorte de dentelle de pierre où de petites statues de saints se nichent comme des oiseaux le feraient dans les branches d’un arbre. Ces petites statues de saints ne sont pas sans significations. Certaines portent des livres, d’autres des sortes de parchemins enroulés ou déroulés. Les prophètes sont des personnages de l’Ancien Testament qui - selon la tradition chrétienne - auraient annoncé la venue du Christ à leur façon.
Regardez maintenant en hauteur, vers la chaire. C’est la partie la plus saisissante. Le décor est constitué de quatre bustes de personnages qui sont installés à leur fenêtre comme des curieux. Leur pose relâchée bien sûr. En effet, leur décontraction est assez surprenante, car nous sommes souvent habitués à voir des gens aux mines graves et sérieuses. Ils sont ridés et vieillis. Qui sont-ils ? Et bien, ce sont les Pères de l’Eglise d’Occident considérés comme les piliers de l’Eglise romaine et le livre sur lequel ils s’appuient est bien sûr la Bible. Alors, nommons-les : regardez à droite tout d’abord et allons vers la gauche. Donc le 1er à droite est saint Augustin, puis vient saint Jérôme. Regardez : il porte son chapeau à large bord de cardinal. Saint Jérôme est suivi par saint Ambroise et enfin, saint Grégoire-le-Grand ferme la marche. Bref, quand le curé fera son sermon, il fondera l’autorité de sa parole à la fois sur la tradition des Prophètes de l’Ancien Testament et à la fois sur 4 théologiens considérés comme les piliers de l’Eglise d’Occident. Mais revenons plutôt à ce qui fait de la chaire de Pilgram un des grands moments de l’histoire de la sculpture européenne : c’est le traitement des personnages. On l’a dit, leur allure décontractée nous les rend plus proches, et il y a un souci évident de la part du sculpteur d’aller vers une représentation plus réaliste de la nature, d’aller vers ce que l’on appelle le naturalisme.
En soi, cette recherche de naturalisme ou de réalisme est un éloignement du gothique. Car le gothique reste attaché à la forme idéale, fut-elle caricaturale, pour exprimer le bien ou le mal. En fait, dès le 15e siècle, plus d’un artiste avait cherché à créer l’illusion en produisant des formes qui ne soient pas des « figures idéalisées » mais qui passent pour la réalité même. L’heure était à l’humanisme, l’heure était à la Renaissance caractérisée par un effort pour replacer l’Homme au centre des choses. Dans ce contexte, les grands lettrés de l’antiquité chrétienne devenaient des modèles, des exemples à suivre. Restent quelques détails croustillants et déroutants comme la rampe de l’escalier. Vous la voyez, lovée autour du pilier de la chaire ? Elle est ornée d’un défilé de crapauds et de lézards symbolisant le mal. Il fallait de bien courageux prélats pour s’accrocher à une rampe si effrayante pour gagner la tribune. Mais le message est bien sûr que pour dire le bien, il ne faut pas avoir peur d’affronter le mal. Pour conclure, on pourrait s’interroger : alors ! la chaire de Maitre Pilgrim : est-elle gothique ou Renaissance ? oh c’est visiblement un esprit Renaissance qui a fabriqué cette œuvre. Et d’ailleurs de quand date-t-elle ? La réponse est 1511. Et oui 1511 : elle est donc contemporaine des oeuvres de Raphaël, de Léonard de Vinci en Italie. Mais pourtant quelle distance de Léonard de Vinci à Maître Pilgram ! Dès lors, on se dit qu’il faut abolir tout déterminisme, qu’il n’y a pas une Renaissance, mais des Renaissances. En fait, il y a autant de Renaissances qu’il existe de traditions artistiques et culturelles en Europe !


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