Les œuvres de Jan Blazej Santini-Aichl 

Le quartier de mala strana : du chateau au jardin de vrtba

Les œuvres de Jan Blazej Santini-Aichl 

Traversons maintenant la rue pour passer sur le trottoir de droite, continuons la promenade en suivant toujours la pente jusqu'à la Maison dite " A la clef d'or" au N°27. On l'aura deviné, c’est une ancienne serrurerie.

Continuons, puis arrêtons-nous au niveau du N°15 de la rue Nérudova quelques instants. Juste en face se trouve maintenant l'église Notre-Dame-du-Perpétuel-Secours-des-Théatins.

C'est la première église que nous rencontrons depuis le début de la promenade, c'est la seule aussi de la rue Nerudova. Mais c'est aussi à partir de cette église que débute aussi une section de la rue liée à l'activité de Jan Blazej Santini-Aichl, l'un des artistes les plus importants du 18e siècle en Bohême.
En une vingtaine d'années d'activité, cet architecte pragois a dessiné plus d'une centaine de projets. Pour cette seule rue, on lui doit, une église, celle devant laquelle nous sommes, et un peu plus loin, deux palais qui comptent parmi les plus étonnants de Prague, le palais Kolowrat et le palais Morzin.

Commençons par regarder l'église Notre-Dame-du-Perpétuel-Secours-des-Théatins, les palais suivront.
C'est en 1707 que Santini-Aichl réalisa la façade. Cette façade est très sobre. Elle est divisée en deux parties, un rez-de-chaussée et un étage couronné d'un fronton. Elle est aussi rythmée par un jeu de colonnes décoratives plates - des pilastres qui accentuent sa verticalité et l'opposent très clairement à la fantaisie baroque de la rue qui s'étale elle tout en longueur. C'est pour l'ordre religieux des Théatins, fondé en 1524, que cette église fut construite. Sa sobriété fut sans doute un moyen pour les Théatins de souligner leur attachement au vœu de pauvreté, tout en s'installant dans l'une des artères les plus prestigieuses de la cité.

Continuons de descendre la rue de quelques mètres en restant sur le même trottoir. La seconde réalisation de Santini-Aichl se trouve juste à droite de l'église : c’est le Palais Thun-Hohenstein-Kolovrat achevé en 1725.

Ici, la difficulté pour l'architecte était de capter le regard des passants dans une rue en pente et étroite, sans recul. Car, quoi de plus inutile à Prague qu'un palais discret ! Il opta donc pour une longue façade dépouillée, mais littéralement coupée en deux. Coupée en deux par la présence au centre d'un portail monumental flanqué d'un couple d'aigles monstrueux et agités réalisés par le sculpteur Matthias Braun, un autre grand nom de la scène artistique pragoise du 18e siècle.
Ces deux aigles sont là pour illustrer la puissance de la famille Kolowrat : on les retrouve dans les armes des Kolowrat sculptées juste au-dessus du portail. Les aigles supportent deux énormes volutes, sortes de petites spirales, sur lesquelles trônent, à droite, la déesse Junon, incarnation de la vigueur et de la fécondité, et à gauche, le dieu Jupiter, régulateur du monde et principe de force.
Au 19e siècle, le palais devint un lieu de réunion politique pour l'aristocratie conservatrice, il accueille aujourd'hui l'ambassade d'Italie.
Notez que la présence de ce palais le long de la rue Nérudova est logique. Car cette rue fut aménagée dès le Moyen-âge en suivant un parcours qui reliait la ville et le château. La rue était en quelque sorte une étape de la prestigieuse Voie royale que les cortèges princiers suivaient afin de rejoindre le Château où était célébré le couronnement royal.

Traversons maintenant la rue et continuons à la descendre jusqu'au second palais réalisé par Saintini-Aichl : le Palais Morzin situé sur l'autre trottoir au n°5, pratiquement en face. Le palais porte le nom d'une famille, les Morzin, originaire du Frioul en Italie. Les Morzin entrent dans l'histoire de la Bohême avec la Guerre de Trente Ans, cette guerre terrible qui opposa catholiques et protestants. A titre d’exemple, on estime que l’Allemagne perdit un tiers de sa population durant cette guerre qui épuisa l'Europe de 1618 à 1648, durant trente ans d'où son nom.
Mais revenons aux Morzin. Le clan brille sur les champs de bataille contre les Protestants et les Ottomans et bien sûr, il se voit récompensé de son appui. C’est «l’ascenseur guerrier» en quelque sorte. Dès lors, ils polissent leur profil -dirons nous- en devenant de grands mécènes et de grands mélomanes : Joseph Haydn fut durant quelques années leur maître de chapelle. Ce palais Morzin a été réalisé en 1714.
Observons maintenant la façade du palais. Premier constat : la tâche était difficile pour Santini-Aichl car, on le voit bien, la rue est irrégulière, pire elle se rétracte juste à l'endroit du palais. Alors, comment faire ? Une fois de plus, une solution très ingénieuse est trouvée. Santini-Aichl place la façade du palais à l'endroit même de la courbure de la rue et gomme ainsi la difficulté. Du grand art.

Deuxième constat, la façade est très originale. Elle est divisée en trois parties : deux portails et un balcon au milieu. Au-dessus des portails vous voyez deux bustes de personnages. Ce sont des personnifications. Sur le portail de gauche, c'est la Nuit et sur celui de droite, le Jour. Il est souvent difficile de trouver une relation précise entre de tels symboles devenus souvent des lieux communs au 18e siècle et le commanditaire. En général, le Jour symbolise la lumière, la croissance pendant que la Nuit symbolise les ténèbres d'où jaillira la lumière.
Mais le plus beau morceau de sculpture de cette façade -on ne voit qu'eux- ce sont ces deux beaux atlantes crépus, qui supportent le balcon. Ils sont représentés sous l'aspect de Maures asservis. Au 18e siècle, c'est ainsi que l'on nommait les musulmans. On a presque le sentiment que Brokoff veut montrer avec ces deux sculptures ce qu'il vaut comme sculpteur. Regardons comme l'artiste a su représenter l'effort lent, mais soutenu, déployé par les deux Maures pour soutenir le balcon. Cet effort raidit leur corps, les muscles de leurs bras et de leurs jambes.
Ces statues sont une allusion directe aux combats menés contre les Turcs en Hongrie par les Morzin quelques années plus tôt. En nous approchant, nous verrons que l'artiste a laissé sa signature gravée sur le carquois de l'atlante de droite : voyez !! il porte l'inscription «  BROKOFF 1714. Il devait donc être assez fier de lui pour poser son nom.
Levons la tête vers le toit : c’est ce même Brokoff qui a réalisé les personnifications des quatre parties du monde qui décorent le toit du palais. Les personnifications de l'Afrique, de l'Europe, de l'Asie et de l'Amérique étaient alors un sujet courant, l'illustration d'une sorte de rêve de puissance totale déjà représenté dans les grands palais de Versailles, de Saint-Petersbourg ou de Würzburg.


<< 5 - La Rue Nerudova...         7 - La place Mala-Strana... >>

Sommaire complet du dossier :