La chapelle centrale 

Le titien a l'église sainte marie glorieuse des franciscains

La chapelle centrale 

Rendons nous à la chapelle suivante, à gauche de celle que nous quittons. C'est la chapelle centrale, actuel chœur de l'église. Asseyons-nous face à elle.

Sur les murs latéraux, deux monuments funéraires sur lesquels nous reviendrons, et, dans l'abside, face à nous, "L'Assomption de la Vierge", l'une des plus célèbres toiles du Titien. Mais, sachez que cette toile est considérée comme une étape essentielle dans la carrière du Titien. Elle lui permet de se poser dès lors comme peintre universel. Trente années séparent cette oeuvre de celle de la "Vierge à l'Enfant" de Bellini, vue précédemment.

Ces trente années d’écart donnent toute la mesure de la révolution picturale amorcée par le Titien, dont la puissance créatrice dépassera celle de ses maîtres Bellini et Giorgione.
L'artiste choisit de rompre avec une tradition encore byzantine de la représentation picturale. La frontalité et la dignité froide des personnages se transforment, sous le pinceau du Titien, en un naturel et une richesse d'expressivité. Et la symétrie rigoureuse de la composition, en un vaste tourbillon. Cette révolution est immédiatement ressentie par les contemporains. Leur interrogation en est la meilleure preuve. L’œuvre engendre même une polémique au sein de la communauté des Frères mineurs pourtant commanditaire. Le prieur est en effet, tenté de la refuser pour anticonformisme : la taille des Apôtres est immense, les figures sont trop réalistes, leurs gestes outranciers, l'attitude et le visage de Marie, même dans l'extase, sont familiers. Et la perspective semble insensée... Titien est alors obligé de se battre pour que les Frères respectent son travail. La discussion qui fut vive, dit-on, se termine heureusement à l'avantage de l'artiste. La toile est exposée en public au cours de la fête de San Bernardino le 20 mars 1518 à Santa Maria dei Frari. C'est un triomphe.

Mais voyons maintenant l’œuvre elle-même. C’est une immense toile de 6 mètres 90 par 3 mètres 60, qui représente la montée au ciel du corps de la Vierge à laquelle assistent, stupéfaits, les Apôtres. Entourée de chérubins, elle est accueillie par le Père tout puissant. Écoutons la description de Chateaubriand dans ses "Mémoires d'outre-tombe". "Dix grandes figures d'hommes au bas du tableau ; remarquez à gauche l'homme ravi en extase, regardant Marie. La Vierge, au-dessus de ce groupe, s'élève au centre d'un demi-cercle de chérubins ; multitude de faces admirables dans cette gloire : une tête de femme, à droite, à la pointe du croissant, d'une indicible beauté ; deux ou trois esprits divins jetés horizontalement dans le ciel, à la manière pittoresque et hardie du Tintoret... Les proportions de la Vierge sont fortes ; elle est couverte d'une draperie rouge ; son écharpe bleue flotte à l'air ; ses yeux sont levés vers le Père éternel, apparu au point culminant. Quatre couleurs tranchées, le brun, le vert, le rouge et le bleu, couvrent l'ouvrage : l'aspect du tout est sombre, le caractère peu idéal, mais d'une vérité et d'une vivacité incomparables...".
Si le thème n'est pas original, le traitement, lui, est révolutionnaire. Regardons, dans un premier temps, la composition. Elle est à la fois simple et recherchée. Elle dessine trois figures géométriques, trois horizontales avec les niveaux terrestre, céleste et divin, et, une verticale suggérée par l'élévation marquée par les mouvements de bras. On voit le triangle pointé vers Dieu, constitué des robes rouges de deux des apôtres et de celle de la Vierge. Enfin, autre élément géométrique, un cercle que dessinent les angelots de leur corps autour de la Vierge et de Dieu. Ce schéma, complexe et harmonieux, n'emploie que des figures géométriques simples. Titien rejoint à cet égard le principe artistique du théoricien Alberti, très largement repris par Léonard de Vinci, qui associe l'art aux "certitudes géométriques". C'est la rationalisation de l'art.

Regardez maintenant les lignes générales de la composition. Loin d’être disposés sur la toile de façon désordonnée, les bras, les regards, les contorsions des corps, tous sont en fait orientés vers la Vierge. Attachez-vous maintenant à la couleur. Une couleur vive et lumineuse. Ici aussi Titien brutalise les traditions : son audace chromatique est remarquable. Il reste dans une même tonalité d'orange, de rouge, de jaune, mais les tons sont de plus en plus chauds à mesure que l'on se rapproche de la Vierge. Celle-ci est ensuite immergée dans une lumière dorée.
Ces couleurs sont illuminées par deux sources de lumière : l’une divine à travers un Dieu rayonnant de mille feux et l’autre solaire à travers un ciel couchant. Les visages des apôtres ne rayonnent que de la lumière divine, l’obscurité n’est donc pas gênante. Si cette œuvre déconcerta Venise, elle est néanmoins bien de son temps. L'Assomption montre à quel point Titien a été influencé par le mouvement Renaissance.

Le style Renaissance s’exprime tout particulièrement dans l'importance des drapés rappelant l'antiquité. Ces drapés sont des motifs aux ressources graphiques et plastiques inépuisables que les artistes de la Renaissance utiliseront à tout va. De même, on retrouve l’empreinte de Michel-Ange dans l'anatomie puissante des Apôtres et dans la vigueur des raccourcis (rappelons le, les raccourcis sont les réductions des gens plus éloignés à l’intérieur d’une perspective).

Maintenant, approchez-vous de l’œuvre le plus possible et constatez l'épaisseur de la peinture. Une originalité dans l'Italie renaissante, typique de Venise, contrairement à Rome et à Florence qui sont adeptes de la finesse et de la transparence.


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