La Madone Di Ca’Pesaro 

Le titien a l'église sainte marie glorieuse des franciscains

La Madone Di Ca’Pesaro 

Dirigeons-nous de nouveau vers le centre de la nef. Longez les chapelles sur votre gauche jusqu’au chœur puis tournez à droite, dépassez le jubé pour vous retrouver dans la nef.

Sur notre droite, nous voyons une grande peinture, représentant une Vierge à l’Enfant.

Voici le deuxième chef-d’œuvre du TITIEN au Frari : la "Madone Di Ca'pesaro" achevée en 1526. Cette peinture à l’huile sur bois est une oeuvre doublement intéressante et pour l'art et pour l'histoire. Il rompt en effet avec les conventions religieuses. Car son sujet est davantage celui de la famille représentée qu’à proprement parler, une Vierge à l'Enfant. Nous retrouvons ici la grande famille Pesaro que nous évoquions tout à l’heure. Jacopo Pesaro, agenouillé à gauche, et sa famille, à droite, sont représentés venant remercier la Vierge et l'Enfant. Le personnage en rouge est le Sénateur Francesco Pesaro ; à droite ses frères, probablement Antonio et Giovanni et les deux plus jeunes Nicolo et le petit Leonardo, tous deux fils d'Antonio. Regardez à gauche derrière Jacopo : vous voyez, dans l'ombre, un prisonnier représenté sous les traits d'un Turc enturbanné. Derrière la famille, il y a Saint François au premier plan et Saint Antoine de Padoue, légèrement en arrière. Ces deux grands franciscains rappellent l'ordre fondateur de l'église des Frari. Reliant le terrestre au céleste, nous voyons Saint Pierre assis, représenté avec la clef du Paradis à ses pieds. Il tient dans ses mains un Evangile et intercède en faveur de la famille auprès de la Vierge.

Alors, regardez bien : un seul élément n'a pas été cité, et pourtant, il est celui que l'on voit le plus. Oui, c’est bien le drapeau porté par le soldat en armure qui tient le Turc enchaîné. Clef essentielle du tableau que ce drapeau. Il porte les armes du pape Alexandre 6 Borgia. L'écu est divisé en deux parties : à droite, une alternance de bandes horizontales or et azur, blason de la famille Lenzuoli ; à gauche un taureau rouge sur fond or, blason des Borgia. L'ensemble est surmonté de la tiare papale. Enfin, accroché au drapeau, les palmes de la victoire.

Nous avons donc maintenant tous les éléments de compréhension du tableau. Il s’agit d’une victoire sur les Turcs gagnée par les Pesaro sous le règne du Pape Alexandre 6. Cette victoire est celle de Sainte-Maure en Morée, actuel Péloponnèse. Les Vénitiens et les Turcs sont en guerre depuis 1499. En 1502, ils souhaitent tous deux faire la paix : les premiers pour continuer à faire prospérer une économie que fondent les échanges avec l'Orient, les seconds pour lutter contre une hérésie interne à l'empire. Mais le Pape Alexandre 6 Borgia, lui, ne veut pas de la paix : en tant que chef de la chrétienté, il s'est donné pour mission de lutter contre les païens. Très certainement veut-il et rehausser son image de gardien de la foi et faire oublier ses enfants César et Lucrèce et sa vie scandaleuse . Il demande alors à l'évêque vénitien de Paphos à Chypre, Jacopo Pesaro, de prendre les armes. Le 15 août 1502, une flotte de 80 bateaux dirigée par celui qui est devenu l'amiral Pesaro est devant la forteresse de Sainte Maure. Après un siège de 14 jours, la place est prise. C'est la victoire. Le sultan est furieux mais recevra tout de même le messager de Venise. La paix sera conclue en décembre de la même année. Pour l’anecdote, Sainte-Maure sera rendue aux Turcs moins d'un an après... en 1503.

Peu après sa victoire, Jacopo Pesaro commande une première oeuvre à Giovanni Bellini et c'est le Titien, alors élève dans l'atelier de ce dernier, qui la réalise d'après la composition de son maître. Il n'est alors qu'un adolescent. Cette oeuvre, exposée à Anvers, est intitulée "Le Pape Alexandre 6 présentant Jacopo Pesaro à Saint Pierre". En 1518, Pesaro commande l'œuvre que vous avez devant les yeux directement à Titien. Il demande à l'artiste de réaliser un tableau à la gloire de la suprématie militaire de sa famille. Une famille très célèbre et très riche à Venise. Santa Croce est leur quartier ; les Frari leur église.

Le Ca'Pesaro, abréviation pour la "Casa Pesaro", fut leur palais du 17e jusqu'au début du 20e siècle. Il abrite aujourd'hui le Musée d'Art moderne. Si les Frari sont considérés comme leur église, c’est qu’ils y ont financé de nombreuses oeuvres : la sacristie et le tableau de Bellini, l'autel privé et le tableau du Titien. En outre, deux Pesaro y sont enterrés : à gauche de la Madone di Ca'Pesaro, dans la travée suivante, l'imposant "Monument baroque du doge Giovanni Pesaro" mort en 1659 réalisée par Longhena. Et à droite, en hauteur, le "Mausolée de Jacopo Pesaro" réalisé en 1524. Jacopo Pesaro y est représenté en gisant allongé sur son sarcophage.
Ré-intéressons nous à cette toile, fascinante par sa composition et son esthétique. Avec cette oeuvre, Titien rompt avec toutes les traditions jusqu’alors établies pour une composition religieuse. Tout d’abord, même si les Pesaro sont représentés agenouillés, leur portrait revêt une importance au moins égale à celui des personnages religieux. De ce fait, la hiérarchie stricte entre univers religieux et séculiers est transgressée. C'est un choc pour les contemporains.
De plus, la composition elle-même est originale, voire révolutionnaire à travers un décentrage et des diagonales non utilisées auparavant. Vous pouvez ainsi voir la Vierge à l'Enfant qui n’est plus au centre et qui est décalée vers la droite. De même, regardez encore : les personnages importants sont agencés suivant une diagonale : ainsi, les têtes de la Vierge, de Saint Pierre et de Jacopo Pesaro, et la base des colonnes forment une diagonale.

Cela peut sembler anecdotique, mais il faut savoir que l'abandon de la symétrie est une conception entièrement nouvelle à l'époque. Par ailleurs, le Titien, en réalisant ici une galerie de portraits familiaux, montre encore une fois son grand talent de portraitiste. Rappelons qu'à 25 ans, il est déjà le peintre officiel de Venise, un statut qu'il ne quittera plus jusqu'à sa mort, en 1576. Cette œuvre annonce les fastueuses mises en scène de Véronèse à travers la somptuosité des vêtements, l'allusion à un événement contemporain et l'altitude du ciel où planent des angelots. Véronèse s'en inspirera d'ailleurs dans son "Retable Giustiniani" exposée à l'Eglise San Francesco della Vigna à Venise, située non loin du quartier de l'Arsenal.


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