L’archange Saint Michel renversant les anges rebelles de Luca Giordano

Les chefs-d'oeuvre du kunsthistorisches museum de vienne

L’archange Saint Michel renversant les anges rebelles de Luca Giordano

Quand vous êtes face au tableau de Bellotto, tournez-vous vers le mur de droite. Vous y voyez une porte menant dans la salle suivante, qui est la salle 6 en chiffres romains.

Quand vous avez la porte par laquelle vous êtes entrés dans le dos, vous remarquez aussitôt une nouvelle porte ouverte droit devant vous en enfilade. Traversez la salle tout droit en direction de cette porte et arrêtez-vous devant l’immense tableau situé à sa gauche. Il représente un ange vêtu de bleu volant au dessus de personnages nus renversés à ses pieds. Il s’agit de L’archange Saint-Michel renversant les anges rebelles de Luca Giordano.

Nous sommes devant un tableau typique de l’art du peintre Luca Giordano. Mais commençons par présenter rapidement l’auteur. Né en 1634 à Naples, Giordano eut une vie itinérante qui le conduisit dans tous les grands centres italiens comme Rome, Florence et Venise ainsi qu’en Espagne où il séjourna 10 ans en tant que peintre de la cour. Il avait étudié les grands maîtres du passé, dont Rubens, Véronèse, Titien et Dürer. Grâce à cette formation, il pouvait changer aisément son style et tirer son influence dans diverses sources picturales. Son art fut marqué par des couleurs vives, et par une composition bouillonnante qui parfois rappelle un peu l’art de Rubens. Regardons désormais ce tableau pour en retirer les caractéristiques propres à Giordano. Nous sommes devant une œuvre pleine d’ampleur et disons le, d’emphase. Alors que voyons-nous ? Un soldat, vêtu à la romaine, et pourvu de grandes ailes blanches déployées dans le dos s’élance avec assurance sur un groupe d’hommes nus et apeurés. Mais qui est cet ange portant ce superbe uniforme militaire ? Il s’agit de l’archange ST Michel, l’un des membres des légions célestes, ces soldats qui assument la garde du paradis et repoussent les démons. L’épisode montré ici fait partie des thèmes les plus fréquemment traités dans l’histoire de l’art. Il s’agit de la chute des anges rebelles. Quelques explications à leur sujet : D’après la tradition chrétienne, les anges rebelles sont des créatures autrefois célestes qui choisirent le camp de Lucifer dans sa lutte contre Saint Michel. Et bien sûr, comme vous vous en doutez, c’est St Michel qui gagna. Lucifer et ses anges furent jetés dans les enfers. Cet épisode est bien sûr une parabole de la lutte entre le bien et le mal.
Regardons à nouveau Michel. Il vole un bras levé tenant un sabre, dans le bouillonnement de son vaste manteau gonflé par le vent. L’un des pieds repose sur l’un des hommes dénudés qui s’effondrent. L’action est violente ! Pourtant, si vous observez attentivement, vous remarquez que Michel est paisible. Voyez bien son visage : il ne montre aucun signe de colère, de peur ou de rage. Non ! il semble sourire et considère ses ennemis avec un regard plein de douceur. De même, sa pose ressemble plus à celle d’un danseur d’opéra qu’à celle d’un guerrier en plein combat. Souvenez-vous pour cela du combat de Thésée contre le centaure sculpté par Canova. Il y avait réellement un combat. Ici, Michel a les bras écartés avec beaucoup d’élégance comme si il cherchait à conserver son équilibre sur une corde. La jambe est posée sur l’ennemi avec beaucoup de légèreté comme si Michel effectuait une pointe de danse.
Tout est calculé dans ce mouvement. Non seulement l’action, mais le costume appartiennent au registre théâtral. Regardons encore une fois le costume de l’archange. Le style est bien celui des Romains antiques, mais les légionnaires romains ne devaient pas être nombreux à avoir une telle tenue. Regardez son casque : il n’a rien à voir avec une protection militaire. Il s’agit tout simplement d’un élément de costume comme les acteurs en portaient dans les opéras baroques. L’archange est montré presque comme un castra chantant un aria triomphant. Justement, Giordano était Napolitain. Or, à son époque, Naples était la patrie de l’opéra et attirait les compositeurs de toute l’Europe. Observons maintenant les hommes effondrés à ses pieds. Ils exécutent de grands mouvements des bras exprimant la peur et l’horreur. Voyez celui sur lequel se jette l’archange : il écarte les bras comme pour se protéger tout en tournant la tête d’effroi. Le personnage situé en bas à gauche se tient la tête entre les mains tout en hurlant de peur. Il lève vers l’archange un regard chargé d’angoisse. Les expressions sont encore une fois exagérées pour exprimer le pathos dramatique. Regardez l’amoncellement de corps superposé dans les positions les plus diverses. Ce catalogue de poses ne peut être obtenu de façon naturelle, mais permet de suggérer que l’ange les a saisis sur le vif. Il les a comme pétrifiés dans la mort. Cela augmente encore son caractère destructeur.
En tout cas, ce tableau est un bel exemple de composition baroque. Car le baroque est théâtral. Et ici, c’est le cas. A l’évidence. Le baroque joue sur les contrastes : la aussi, c’est le cas : contraste entre l’air angélique de Michel et son œuvre d’extermination, ou bien encore entre son air et celui des anges rebelles. Le baroque se sert aussi du contraste des couleurs. Giordano se présente justement dans ce tableau comme un grand maître de la couleur. Au milieu d’une composition où dominent les tons dorés et ocres apparaît l’archange dans un feu d’artifice de couleurs. Ainsi, regardez sa cuirasse : elle est d’un bleu extrêmement lumineux, et elle contraste avec le rouge vif de sa cape. Nous pouvons également admirer le contraste lumineux entre la partie supérieure du tableau occupée par l’archange et la partie inférieure peuplée par les anges maudits. Remarquez-vous à quel point le sommet est éclairé par une vive lumière dorée : elle vient bien sûr du paradis. En revanche, voyez comme la moitié inférieure est beaucoup plus sombre. D’ailleurs, on perçoit même des touches rougeâtres. Bien sûr, elles symbolisent les enfers ? Giordano influença toute une génération d’artiste et nous pouvons même dire qu’il est à l’origine des chatoiements de couleurs de la peinture du 18e siècle.


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