La prise de Jérusalem par l’empereur Titus de Nicolas Poussin

Les chefs-d'oeuvre du kunsthistorisches museum de vienne

La prise de Jérusalem par l’empereur Titus de Nicolas Poussin

Quittons maintenant Madrid pour retrouver un peintre français contemporain de Velázquez : Nicolas Poussin, peintre du cardinal de Richelieu et de Louis 13. Quand vous êtes face au portrait de l’infante, allez vers la gauche. Vous voyez aussitôt une porte qui conduit dans la salle suivante N° 11 en chiffre arabe.

Quand vous avez la porte dans le dos, juste en face de vous, un tableau est accroché seul. Il représente une scène de bataille. Il s’agit de La prise de Jérusalem par l’empereur Titus par Nicolas Poussin.

La musée possède très peu de toiles de maîtres français. La raison en est simple : les 2 pays étaient très souvent en guerre et il y avait bien sûr comme un boycott des œuvres de l’ennemi. Aussi, ce tableau constitue-t-il une exception, mais une exception de grande qualité. Nicolas Poussin est probablement le plus grand artiste français de la seconde moitié du 17e siècle.
IL est né en 1594 en Normandie puis il étudie la peinture à Paris. Il part pour l’Italie. Venise d’abord puis Rome, où il décide de s’installer. C’est grâce à l’appui du cardinal Francesco Barberini, secrétaire et neveu du pape, qu’il devient rapidement célèbre. Le tableau que nous avons devant les yeux est une commande de ce cardinal. Poussin est considéré comme le fondateur du classicisme français, style dominant le 17e siècle. Mais quelles en sont les caractéristiques ? Les sujets sont presque tous empruntés à l’histoire antique ou biblique. La composition, rigoureuse, ne laisse pas place à l’imprévu et les figures ont des poses claires révélant directement la pensée ou l’action. Dernière caractéristique, c’est l’importance des contours. Ici pas d’explosion de couleurs ni de mélange entre les couleurs. Elles ont toute leur place et sont strictement séparées les unes des autres. Mais regardons ce tableau, et nous comprendrons mieux. 1ère indication : c’est le sac d’une ville. C’est assez facile à voir ! Et regardez en haut et à droite pour être plus sûr que tout le monde comprendra, l’artiste a peint une tour en flammes. Vous l’avez vue ? Bien !! Alors maintenant, qui sont les attaquants ? Regardez au centre du tableau : on y voit un cavalier à l’armure dorée et au long manteau rouge, avec son destrier blanc qui se dresse. C’est un général entouré de sa garde et de ses portes étendards qui sont typiques de la Rome antique. Regardez les armures des soldats : elles sont également romaines. Bref, les attaquants sont romains. Et maintenant, quelle est la ville assiégée et mise à sac ?. Regardez le soldat situé au premier plan à gauche. Celui qui porte un long bouclier jaune dans le dos et tient un prisonnier agenouillé vêtu de rouge. Au dessus du bouclier, presque sur le bord gauche du cadre, on voit un personnage qui tient un grand chandelier doré à 7 branches. Vous connaissez naturellement cet objet d’orfèvrerie, c’est le chandelier de David, objet liturgique juif. Et comme par ailleurs, quand nous regardons en haut à gauche, on voit un grand temple qui est mis à sac. Et bien on devine qu’il s’agit de la destruction du temple de Salomon à Jérusalem par l’empereur Titus. Une scène psychologiquement très intense. Revenez sur le cavalier au cheval blanc. Voyez-vous son geste ? Il lève la tête vers le temple avec une expression de surprise ou de tristesse. Il a lâché les rênes de l’animal pour écarter ses bras dans un geste théâtral. C’est Titus lui-même saisi de voir que, contre sa volonté, se réalise la prophétie de l’Ancien Testament qui avait prédit la destruction du temple de Salomon. Il n’en reste aujourd’hui que le mur des Lamentations, lieu saint vénéré à Jérusalem. Nous avons donc ici un sujet correspondant parfaitement à l’esthétique classique : un sujet tiré de l’histoire ancienne avec des romains, des ruines, et un temple antique. Mais qu’en est-il du style ? Au premier regard, soyons honnête : nous avons l’impression d’une cohue sans nom. Pourtant si vous détaillez bien la composition, vous remarquez alors que le tableau est parfaitement composé. Chaque personnage a sa place et aucune figure n’est au hasard ! Leurs poses sont précises et fonctionnent presque comme un arrêt sur image, dans une gestuelle de surprise et de choc. Par exemple, observons le soldat romain à l’extrême gauche. Vous le voyez ?? Bien !! Il donne l’impression de s’être arrêté dans sa course, car il semble saisi par la réaction de Titus. Et sinon, regardez entre le prisonnier agenouillé tête baissée, et le cheval de Titus : on voit un homme mort qui gît au sol dans une position très étudiée. Devant lui, il y a 2 têtes coupées et posées sur un linge blanc. Une astuce de Poussin pour nous faire saisir l’horreur de l’événement et pour nous faire comprendre que la folie meurtrière s’empare des hommes. Car tuer un homme c’est une chose. Lui couper la tête, c’est encore autre chose. Mais lui couper la tête et la prendre pour la poser sur un linge blanc comme un trophée est encore un degré d’horreur supplémentaire. Sinon, voyez les musculatures, vous voyez qu’elles sont fortement accentuées. Il s’agit d’un héritage de la sculpture antique que Poussin a étudié avec passion à Rome.
Une autre caractéristique de Poussin est la précision du trait. Et il utilise des couleurs très nettes et bien encadrées par ces traits. Il n’hésite pas à donner beaucoup de contrastes entre les couleurs.
Le siècle suivant, le 18e siècle donc, sera baroque et il abandonnera ces principes rigides et équilibrés. Et il faudra attendre David, grand admirateur de Poussin et peintre de Napoléon, pour retrouver ces éléments classiques.


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