Ecce Homo du Titien

Les chefs-d'oeuvre du kunsthistorisches museum de vienne

Ecce Homo du Titien

Quand vous êtes face à Lucrèce tournez-vous vers la droite puis dirigez-vous vers la grande porte qui mène salle suivante. Il s’agit de la dernière salle, la salle N°1 en chiffres romains.

Quand vous avez la porte dans le dos, tournez-vous vers le mur de gauche et dirigez-vous devant le quatrième tableau : le plus grand. Il s’agit du Ecce Homo du Titien.

Il s’agit d’une grande scène historique aux nombreuses figures. On la doit donc à un seigneur de la Renaissance vénitienne : le Titien. Tiziano Vecellio, dit Titien, est né vers 1487. Il arrive à Venise à l’âge de 12 ans où il travailla successivement pour les peintres Bellini et Giorgione. Titien est doué de la personnalité originale d’un génie dès ses premières œuvres. Il devient en peu de temps le maître incontesté de la peinture vénitienne. Et à 25 ans, fait exceptionnel, il est nommé peintre officiel de la Sérénissime, succédant ainsi à son maître Bellini. Les commandes pleuvent de partout : de la clientèle aristocratique vénitienne et des cours de l’Italie du Nord comme celle des ducs d’Este de Ferrare et des ducs de Gonzague de Mantoue, de l’Eglise et du pape Paul III Farnèse, enfin, des rois d’Espagne, Charles Quint, son plus fidèle client, et son fils Philippe II.
Il mourra de la peste en 1576 à l’âge de 86 ans. La peinture de Titien se caractérise par deux points essentiels. Tout d’abord, il montre un sens inné pour les brillantes mises en scènes dramatiques de sujets historiques et religieux. Ensuite et comme tous les peintres vénitiens de son temps, Titien est un champion de la couleur et de la lumière. Et cette belle toile nous donne l’occasion d’illustrer ces deux caractéristiques. Et commençons par la mise en scène !
Regardons cette vaste composition. De quoi s’agit-il ? Et bien, c’est une scène du Nouveau Testament. Un homme barbu, aux cheveux longs s’avance presque nu. Il est facilement identifiable en raison de la couronne d’épines posée sur son front. C’est le Christ bien sûr. Maintenant, regardez devant lui : un homme se tient droit, vêtu d’un magnifique costume bleu qui rappelle les uniformes de généraux romains. D’un bras il montre Jésus tout en regardant le peuple amassé au bas des marches. Il s’agit de Ponte Pilate, le gouverneur de Jérusalem, qui présente le Christ martyrisé en disant : « Ecce homo » : « Voici l’homme ! »
Maintenant, descendez le regard en bas des marches vers la droite. Nous voyons au premier plan un homme chauve et gras revêtu d’un lourd manteau rouge: c’est un prêtre et on voit bien que Titien l’a représenté de façon peu avantageuse. Car c’est lui qui va condamner à mort le fils de Dieu! Alors : pensez vous que l’on puisse dire que cette scène se déroule dans la Jérusalem antique ? Évidemment, non ! Les costumes sont contemporains du Titien et nous révèlent la société vénitienne vers 1550. C’est là aussi quelque chose d’assez fréquent chez Titien. Maintenant, regardez sur le bord droit de la toile : on voit un cavalier qui tend le bras pour montrer le Christ. Vous le voyez ? Il porte une magnifique armure de métal argenté telle que vous pouvez en voir dans la collection d’armures de la Hofburg. Il est barbu à la mode des aristocrates de la Renaissance. A ses côtés, un autre cavalier est coiffé d’un immense turban, allusion à l’Orient et à Jérusalem et aux nombreux Turcs qui commerçaient alors avec Venise. Observez sur les marches, le hallebardier vu de dos et habillé d’une longue tunique bordeaux. Il est vêtu à la manière des Vénitiens du 16e siècle : hautes chausses blanches ou collants, petits souliers striés et cette longue tunique de velours. Enfin, allusion très claire aux contemporains du Titien, regardez le premier plan à gauche : vous voyez un soldat agenouillé qui tient un grand bouclier doré. Il est mis en évidence par la lumière qui le fait briller. Et regardez en son centre : on remarque un grand aigle noir à deux têtes. C’est l’emblème de la famille Habsbourg dont le chef était Charles Quint, l’employeur du Titien. Maintenant, attachons-nous à la mise en page de cette grande composition. Elle est aussi typique du peintre. D’abord, le sujet principal, le Christ et Ponte Pilate, -vous avez remarqué ?- : ils ne sont pas au centre comme il était de coutume en Italie, mais ils sont rejetés sur le bord gauche. Autre particularité, c’est le mouvement descendant allant de la gauche vers la droite qu’accentue l’escalier. Nous pourrions tirer une ligne du sommet de la tête du prêtre en rouge au dessus de l’hallebardier jusqu’à Jésus.
Donc on le comprend, sa composition est très pensée et structurée pour camper les personnages et les hiérarchiser à l’intérieur d’un nombre important. Cela dit, Le Titien est surtout célèbre pour la maîtrise et l’opulence de sa couleur. Sa technique est caractéristique : prenez le temps de bien regarder: qu'est-ce qui vous saute aux yeux ? Oui, en effet, notre regard est attiré par ces grands aplats de couleurs violentes qui se dégagent de l’ensemble général qui lui est plutôt doré et brun. Mais surtout, il fait ressortir seulement quelques grands aplats. Ces grandes touches permettent de pointer l’intérêt sur les éléments essentiels. Ici, le regard est tout de suite attiré en haut de l’escalier : c’est Ponte Pilate dans son armure bleue et ensuite en bas des marches : c’est le grand prêtre en rouge bordeaux.
Signalons d’ailleurs que la couleur bordeaux, quant à elle, est un peu la signature du Titien qui l’utilise dans presque tous ses tableaux car elle accroche à merveille la lumière tout en restant sombre. Maintenant, en dehors ces grands aplats, Titien utilise aussi des touches de couleur rapides et épaisses. La belle lumière dorée qu’il utilise vient faire vibrer ces touches. Elle semble se répandre lentement, accrocher certains éléments et en rejeter d’autres : une superbe maîtrise presque inégalée. Cette maitrise des couleurs, cette capacité à utiliser de de grands aplats et aussi de petites touches pour jouer avec la lumière a fait du Titien un des exemples des peintres modernes.


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