Les interprétations sur le tableau « Dénombrement de Bethléem »

Les chefs-d'oeuvre du musée d'art ancien de bruxelles

Les interprétations sur le tableau « Dénombrement de Bethléem »

D’abord, il y a une interprétation qui dit que ce tableau est une évocation du passage de l’Ancien Testament au Nouveau, par l’intermédiaire de la Vierge et du Christ. Observez. En haut à droite se trouve un château en ruine. Dans la symbolique, il représente souvent le palais du roi Salomon, roi du Peuple Juif, qui vécut dans l’Ancien Testament. Ce château est puissant, mais en ruine. En haut à gauche, c’est un petit village, tout simple, mais habité, et éclairé par la lumière rose du soleil. L’église s’y trouve bien en évidence. Ce serait le Nouveau Testament, la nouvelle loi, celle de l’évangile, proclamé par l’église. Regardons en bas du tableau, au centre, nous avons déjà signalé Marie et Joseph. Donc partant du château, allant vers Marie, puis vers le village et son église, nous avons une composition en « V », dont la symbolique ne fait presque plus de doute aujourd’hui. A travers le Christ, présent dans la Vierge, mais pas encore né, un passage important va se produire. Car Joseph et la Vierge marchent bien dans sur une ligne allant de la direction du château en ruine à celle du village et de son église.

Mais il y a aussi une autre interprétation possible, qui utilise la même symbolique. Rappelons qu’à l’époque de Breugel, c’est-à-dire au milieu du 16e siècle, la Belgique est possession espagnole, gouvernée par le très sombre et très catholique Philippe Deux. C’est aussi l’époque où le protestantisme tente de se développer dans nos régions, et la répression espagnole y est très dure. Breugel a donc vécu une période assez difficile de l’histoire des Pays-Bas. Entre autres, l’Espagne prélevait ici des impôts assez lourds, et on se demande si ce tableau n’en serait pas une critique implicite. Comment est-ce qu’on déduit cela du tableau ? Et bien tout simplement, car nous avons vu que le fonctionnaire ne se contente pas de noter les noms des gens, mais qu’il reçoit aussi de l’argent. Or saint Luc n’en parle pas du tout dans son évangile. De plus, à voir son vêtement, ce que nous voyons ici, ce n’est pas un fonctionnaire juif ou romain du premier siècle, mais bien un fonctionnaire espagnol du 16e. Son lien avec la cour des Habsbourg d’Espagne est souligné par le panneau rouge, à droite de la fenêtre où il opère. Sur ce panneau se voit en effet le dessin d’un aigle à deux têtes, symbole de la famille des Habsbourg.

Cela dit, le pouvoir espagnol du temps n’avait pas le sens de l’humour, et des gens sont morts pour des critiques bien moins importantes que celle que nous décelons ici. Alors est-ce bien cela que Breugel a voulu montrer ? On ne sait pas trop, car il aurait été fort dangereux de posséder un tableau de ce genre à la maison. Une autre question est de savoir qui a commandé ce genre d’œuvre. On ne sait pas non plus. En fait, on sait très peu sur Breugel. En 1551, il est inscrit à la guilde des peintres d’Anvers. En 1552-53, il semble qu’il ait fait un voyage en Italie. Après, il a travaillé à Avers, dans l’atelier du graveur Jérôme Cocke, où il dessinait surtout des reproductions de tableaux de Bosch, destinés à être reproduits en gravure. Bosch a donc été pour lui une école importante. Nous en reparlerons plus tard. En 1563, Breugel se marie et s’installe à Bruxelles, où il finira ses jours.

Retenons surtout que de son vivant, Breugel était plus connu pour ses dessins que pour ses tableaux. Ceux-ci auront plus de notoriété après sa mort. Alors, dans quelles conditions, pour qui exactement réalisait-il ses peintures. Et si dans certaines d’entre elles, comme ici, il y avait une critique du pouvoir espagnol, quel était le statut de ces œuvres. Étaient-elles secrètes, gardées bien cachées par leur propriétaire ? Mystère, mystère.

Au niveau technique, Breugel continue la tradition des primitifs. Comme eux, il peint encore sur bois de chêne, et garde la même technique de peinture en glacis. Mais une des choses extraordinaires, chez ce peintre, c’est le calme de ses tableaux, dû en partie au parfait équilibre des formes et des couleurs.
Choisissons une couleur au hasard, le bleu du manteau de la Vierge par exemple. Amusons-nous à essayer de le retrouver ailleurs dans le tableau. Et on s’aperçoit qu’il est utilisé pour de nombreux autres vêtements à travers tout le tableau, mais aussi dans le ciel. En fait, c’est un des points importants de cette œuvre : toutes les couleurs sont réparties à travers toute l’œuvre. Il n’y a donc aucun déséquilibre coloré. Il semble que Breugel peint par couleur et fait bien attention à ce que chacune soit bien présente sur l’ensemble de la surface. Cet équilibre coloré est aussi assez typique de la recherche d’équilibre de la Renaissance, mais trouve un sommet dans l’art de Breugel.


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