Le Bourgeois de Calais

Les chefs-d'oeuvre du musee rodin

Le Bourgeois de Calais

Et maintenant, faisons demi-tour. Nous sommes dès lors dos à la façade que nous venons de voir. Dirigeons-nous maintenant vers le mur d’enceinte et allons plutôt vers la droite. Nous verrons alors apparaître à 30/40 mètres, parmi les arbres, le groupe sculpté des « Bourgeois de calais ».

Ce groupe est nommé «les bourgeois de Calais». En 1884, alors que Rodin est devenu célèbre, la ville de Calais lui commande un monument commémoratif pour la place de l’Hôtel de Ville. L’histoire choisie est issue de l’histoire de Calais : pendant la guerre de 100 ans, le roi d’Angleterre fait le siège de Calais. La ville est à bout de résistance quand le roi d’Angleterre lui accorde le salut à la condition que 6 bourgeois se sacrifient et apportent les clefs de la ville, en chemise, la corde au cou, afin d’être pendus. 6 bourgeois se proposent courageusement. Ils seront sauvés par la reine d’Angleterre qui demande et obtient leur grâce. Rodin les saisit ici alors qu’ils s’avancent vers la mort ignorant qu’ils vont être sauvés.
En gardant l’hôtel particulier dans le dos, observons les différents personnages en ligne au centre : ils illustrent différentes attitudes face au sacrifice.
Commençons par le 1er à droite : il tient fermement la clef et ne veut pas mourir, il raidit tout son corps pour trouver la force de subir l’humiliation.
A ses côtés, derrière lui, à sa gauche, le 2e : il tient sa tête dans ses mains dans un geste de désespoir
A la droite du 1Er, le 3e, plus âgé est résigné.
Le 4e fait un geste de la main vers l’arrière : il regrette le passé.
Passons au 5e : regardez plus précisément ses pieds : ils sont en position de marche, mais l’homme n’avance pas. Ses pieds l’entraînent, mais son corps ne veut pas avancer.
Enfin le dernier : il est jeune et désespéré.
Rodin cherche à matérialiser 2 éléments, le mouvement et l’expression des sentiments.
Ce monument comprend des innovations importantes par rapport au monument public traditionnel et une rupture avec les conventions. Découvrons ces innovations :
En premier lieu, il y a la disparition de l’enthousiasme : les héros du monument public sont traditionnellement portés par leur sacrifice (pensez au soldat qui brandit son drapeau avec fougue sur l’arc de triomphe par exemple). Est-ce le cas ici ? Non ! car ici, Rodin nous montre l’hésitation et le regret. Et puis, ne l’oublions pas, dans le cas présent, les personnages savent qu’ils vont mourir et on imagine que leur acte a été murement réfléchi. C’est très différent d’un soldat qu’on imagine charger sous le coup de la passion ou de la colère. Ici, comme le dit Rodin : "C'est le sujet lui-même qui impose une conception héroïque. Ce qu’on montre, c’est le patriotisme humain, l'abnégation, la vertu".
Autre innovation, la présentation du monument : Traditionnellement, la sculpture était placée sur un socle en hauteur. Est-ce le cas ici ? Non, Rodin l’installe très bas, au niveau des spectateurs, ce qui leur donne ainsi l’impression de pouvoir participer à l’action. Dans une lettre à un ami, Rodin écrivait : « Le groupe -de statues- devient ainsi plus familier et fait entrer le public mieux dans l'aspect de la misère et du sacrifice, du drame"
enfin, 3e innovation, les corps sont déformés. Les conventions imposaient pourtant de représenter des corps idéalisés aux imperfections gommées. Or ici les défauts sont accentués. Regardez les visages : les traits sont soulignés, les rides, les fossettes, et saillies sont accentuées. Et pire encore : regardez les pieds comme ils sont démesurés, regardez les bras : anormalement longs. Et les mains : elles sont expressives et parfois de taille exagérée pour être mieux vues. Rodin transpose la réalité en fonction de ses visées expressives, sans que les formes perdent de leur vraisemblance. C’était là une grande révolution apportée par Rodin : déformer la réalité physique pour approcher au mieux de la réalité des sentiments.
Mais comment un monument aussi révolutionnaire fut–il accueilli à Calais en 1895 ? Vous l’aurez certainement deviné : mal, car décidément trop en rupture avec les conventions. Il ne fut installé sur la place de l’Hôtel de Ville de Calais qu’en 1926, 30 ans plus tard et 10 ans après la mort de Rodin.


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