La Porte de l’enfer

Les chefs-d'oeuvre du musee rodin

La Porte de l’enfer

A présent, faisons demi-tour, puis regardons vers la gauche. Le long du mur d’enceinte du parc, nous voyons un grand monument en bronze en forme de porte. Ce monument se nomme la Porte de l’enfer et c’est l’une des œuvres les plus connues de Rodin.
Quand et par qui fut-il commandé ? Et bien en fait, c’est l’état qui, en 1880, a commandé à Rodin une porte pour le futur musée des arts décoratifs qui était alors prévu à l’emplacement du musée d’Orsay. Rodin travailla 20 ans à sa porte. Elle ne fut d’ailleurs jamais achevée, mais dans son œuvre, elle constitue un immense réservoir de formes. Car, comme on le verra, de nombreuses figures et de nombreux thèmes esquissés ici seront ensuite repris par l’artiste et deviendront des œuvres autonomes.
L’Etat a laissé à Rodin le choix du sujet. L’artiste opta pour les innombrables scènes qui scandent la descente aux enfers de Dante dans l’Enfer de la Divine Comédie. Rodin déborde du sujet et introduit des figures qui trahissent une influence baudelairienne, des thèmes issus de la mythologie et des thèmes bibliques.

Cette porte en bronze est divisée en carrés. Elle présente de multiples petits personnages enchevêtrés en un tournoiement vertigineux : on voit des corps que la passion conduit à l’abîme. On voit en fait une humanité déchue. Et le tourment de ces êtres n’est pas physique : vous voyez bien qu’il n’y a pas d’animaux diaboliques, qui viendraient mutiler et torturer les corps. Au contraire, ici, le tourment est moral et intérieur et on le voit dès le premier coup d’œil. Il se traduit par les positions contorsionnées et la tension des muscles. Observons les détails pour voir ce qui a construit cette première impression d’ensemble. Pour commencer, au sommet, vous voyez 3 silhouettes d’hommes : ce sont les 3 mêmes silhouettes d’Adam fixées sous 3 angles différents. Rodin juxtapose très souvent ainsi des figures identiques, sous des angles différents.
Leur bras gauche montre un personnage assis plus bas : le voyez-vous ? Il s’agit du penseur, figure principale de l’ensemble, qui contemple la chute de l’homme. Il sera repris plus tard pour une fameuse sculpture monumentale, mais en tout cas, c’est à l’occasion de l’élaboration de cette porte de l’enfer que ce thème du penseur fait sa première apparition. Et d’ailleurs, comme on l’a dit, de nombreux autres motifs de cette porte auront ensuite ainsi une vie indépendante.

Et puis, regardez des 2 côtés de la porte, vous voyez 2 statues indépendantes : ce sont Adam et Eve.
Maintenant, essayons de détailler. Pour commencer, regardez le pilier de gauche, de bas en haut : en bas, vous voyez un bébé, puis : une femme jeune, une femme plus âgée et un bébé, c’est  le cycle de la vie. Au dessus, vous voyez un centaure, cet être mi-homme mi-cheval : il représente l’être tiraillé entre la spiritualité (partie humaine) et la bestialité (partie chevaline)
Au dessus, 1 couple enlacé qui incarne l’amour

Observons maintenant le vantail de gauche. Au sommet, un homme ailé qui tombe, c’est Icare : ce personnage mythologique qui essaya d’atteindre le soleil avec des ailes en cire. Les ailes en cire fondirent plus il approchait du soleil –qui était son but, et synonyme de son idéal de bonheur pourrions nous dire. On connait la suite : Icare se tua en chutant. Qu'est-ce qu’il symbolise ? Et bien tout simplement les espoirs déçus.
Au-dessous, un homme à 4 pattes est entouré de petits-enfants ; il s’agit d’Ugolin, personnage de l’enfer de la « divine comédie» de Dante. Rappelons qu’il fut condamné à être enfermé et à mourir de faim, mais surtout, ses enfants aussi subirent le même sort : Ugolin est donc la représentation de l’homme dégradé par la souffrance. Regardez-le, tenaillé par la faim, rampant comme un animal, sur les cadavres de ses enfants. N’est-il pas l’incarnation du désespoir le plus total ?
À côté de lui, 2 personnages allongés et enlacés : ce sont Paolo et Francesca, également des personnages de l’enfer de la divine comédie : Paolo était le beau-frère de Francesca. Alors que le mari de celle-ci est à la guerre, Paolo et Francesca lisent des poèmes d’amour et mettent les poèmes en application, ils se retrouvent donc aux enfers, liés l’un à l’autre et incarnant la représentation de l’adultère. En bas à gauche, enfin, une femme aux yeux bandés qui tient une roue : c’est la fortune qui préside aux destins.

Regardons maintenant le vantail de droite. Tout en haut, encore un personnage avec des ailes : cette fois, c’est Mercure, le messager des dieux. Dans la mythologie, il est aussi chargé d’aller chercher des personnes en enfer. Dessous, au milieu du vantail, on observe un couple qui ressort de la surface de la porte ; ce couple comprend une femme, qui semble s’envoler, alors que l’homme, la tête renversée, essaye de la retenir. C’est le groupe que Rodin appelait « Fugit amor », c'est-à-dire « l’amour ne dure pas et finit par fuir ». C’est une référence explicite aux poèmes de Baudelaire. Approchez-vous de ce petit groupe pour en voir les détails. Regardez ce corps d’homme qui essaie vainement de retenir son amour qui s’envole : n’est-ce pas une expression là encore du désespoir ? Et ce tout petit corps sculpté n’est-il pas extraordinairement expressif ?
Plus bas, à droite, un homme à genoux lève les bras au ciel : il s’agit de l’Enfant prodigue, en référence à un passage biblique. L’enfant en question a demandé sa part d’héritage, puis a quitté son père pour mener une vie de débauche. Il a beaucoup dépensé et se retrouve démuni. Il revient alors chez son père lui demander de l’aide. Là encore, malgré sa petite taille, cette sculpture est très expressive : on comprend le désespoir du personnage, le geste de supplication.
Enfin, regardez à gauche en bas : un homme étreint une femme : Il s’agit de la représentation de l’Avarice et de la luxure : le trésor, que l’avare étreint et enlace, est une femme, ce qui relève plutôt de l’imagination de Rodin que de toute autre référence.
Terminons par le Pilier de droite : de bas en haut, nous observons des amoureux, c’est le cycle de l’amour ; au dessus d’eux une femme avec son bébé, c’est la maternité. Voilà,
En fait, la Porte de l'Enfer peut être regardée comme le résumé de sa vie entière : elle l'a en effet accompagné tout au long de son existence. Elle reflète ses principaux centres d'intérêt, son admiration pour la Renaissance italienne, pour Dante et pour Baudelaire. Elle est surtout la meilleure démonstration du pouvoir d'expression dont il dota le corps humain. Un critique de l’époque admire « ces petites figures, toutes palpitantes, qui sont en train de révolutionner la sculpture contemporaine";

Pourquoi révolutionner ? Tout simplement parce qu’il casse les codes en vigueur jusqu’alors. Nous l’avions déjà vu avec les bourgeois de Calais, mais ici, c’est aussi très flagrant : Rodin prend les corps et les décompose en « os, muscles et nerfs». Puis, il les recompose à sa façon, en accentuant telle ou telle partie du corps, afin de saisir l’âme du sujet. Et c’est cette liberté prise par le sculpteur pour atteindre son objectif d’expressivité qui fera que Rodin sera considéré comme le sculpteur charnière.


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