La grande Madone au serpent

Les colletions de la villa borghese

La grande Madone au serpent

Venons-en aux grands chefs-d’œuvre de la salle : ce sont bien sûr les Caravage. La salle en contient 6, sur les 12 que possédait alors le cardinal Borghèse. Un nombre conséquent qui montre bien le grand intérêt qu’il portait à l’artiste. Commençons par le plus grand d’entre eux, la Madone au serpent. La toile se trouve à l’extrémité du mur à notre droite en pénétrant dans la salle.

Marie, vêtue de rouge, tient Jésus, complètement nu et lui apprend à écraser la tête du serpent, symbole du Mal. A droite, une femme plus âgée, sainte Anne, mère de Marie et donc grand-mère du Christ, observe la scène. Les personnages sont présentés comme des gens simples à la mise modeste. Ils sont plongés dans une ombre profonde, qu’éclaire une lumière assez froide qui vient de la gauche et qui tombe sur eux de manière tranchante, accentuant ainsi la tension dramatique de la scène. L’enfant Jésus est tout à fait nu comme ces petits pauvrets qu’on pouvait alors voir dans les rues les plus sordides de la Rome du 17ème siècle. Voilà. Tout est dit. Pourtant, le tableau, commandé pour un autel de la basilique Saint-Pierre, en fut retiré à peine un mois après son installation, car il faisait scandale au nom même de cette modestie affichée. Mais le cardinal Borghèse, lui, fut assez avisé pour acquérir la toile.
Pourquoi précisément le tableau fut-il jugé malséant ? Hé bien, il s’avère être bien loin de la conformité des images traditionnelles, qui tendent à glorifier les personnages sacrés. Et en particulier au lendemain de la Contre-Réforme, ce grand mouvement de l’Église romaine qui cherchait à redorer son blason après les violences des guerres de religion. Ici, le Caravage nous présente une image banale de la Sainte Famille. Le décor, quant à lui, plongé dans le noir, n’augure rien de bon quant au prestige du lieu. Une source de lumière blanchâtre située en haut à droite donne même à penser que la scène se passe dans une cave. Par ailleurs, les auréoles –synonyme de sainteté- sont d’une relative discrétion. Alors même que la sainteté de la vierge était niée par les protestants, une telle représentation semblait une abdication des catholiques sur le sujet. Dans ce tableau, le blanc jaunâtre, presque maladif des corps des personnages, le rouge brutal de la robe de la Vierge, les éclats de lumière sur le corps entortillé du serpent, forment autant de zones crûment éclairées dans l’univers sombre de la peinture.

L’action divine est ainsi finalement comme plongée dans la petitesse de l’humanité. Voilà ce que l’Église d’alors ne peut tolérer.

Le Caravage, de son vrai nom Michalangelo Merisi, était originaire du village de Caravaggio, dans la région de Milan, d’où son surnom. Il arrive à Rome dans les dernières années du 16ème siècle, et meurt en 1610. Nous sommes alors au début de l’époque baroque, un peu avant la génération du Bernin. Le Caravage est un personnage tout à fait étonnant, fort en gueule, turbulent, violent et même, même… meurtrier à l’occasion d’une de ses fréquentes beuveries. Il passera la fin de sa vie à fuir continuellement la police du pape, à cause de son inconduite. Il meurt seul sur une plage, miné par la maladie. Toujours est-il qu’en lui, l’homme comme l’artiste se montrait fort peu respectueux des conventions imposées par son temps et même de ses commanditaires. Ainsi, l’un de ses premiers patrons, à Rome, un chanoine de Saint-Pierre, dans l’obligation de suivre un régime végétarien assez strict, s’était vu affublé par le Caravage du titre de « Monseigneur salade  ». Ses fréquentations de tavernes, les femmes du peuple et les prostituées étaient ses modèles favoris. Ainsi sa « mort de la Vierge » suscita un scandale énorme dans les milieux ecclésiastiques, car son modèle pour la Vierge morte était le corps d’une prostituée retrouvée noyée dans le Tibre !

Pourtant, faut-il seulement le préciser, le Caravage était proche du véritable idéal chrétien, pour lequel Dieu descend jusqu’aux hommes dans leur petitesse. De même, le Caravage est proche de l’idéal absolu de l’esprit de la Contre-Réforme, qui cherche à prendre en compte tous les domaines de la création. Tout ce que le monde recèle doit être considéré avec la même attention, les gens puissants comme les plus modestes. Ce grand peintre ne se donne pas le droit d’interpréter le monde à sa manière. Il reste objectif, et c’est ce qui fait toute sa modernité. Même son époque l’a bien compris et en dépit des scandales que provoquaient ses tableaux, une grande partie de ses commandes provenait de l’Église. Ce sont là les contradictions d’une époque. Mais l’âge baroque n’est-il pas justement contraste ?

Venu du Nord de l’Italie, Caravage arrive à Rome avec toute la maîtrise de la couleur propre aux artistes de l’Emilie-Romagne et de la Vénétie. L’Emilie Romagne est cette région du nord-est de l’Italie, située juste sous la Vénétie. Caravage s’intéresse particulièrement aux contrastes qu’il travaille de manière très tranchée. Caravage n’a pas inventé le clair-obscur, qui se développe au début du 16ème siècle, notamment sous le pinceau de Léonard de Vinci, mais il lui donne un aspect inédit. A ce titre, il sera source d’inspiration de très nombreux artistes, qu’on appellera les « caravagesques. » Ces clairs obscurs sont parfaits pour exprimer du mystique ou du drame.


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