La salle de Philosophie

Promenade dans hradcany, du couvent de strahov au palais sternberk

La salle de Philosophie

Revenons sur nos pas et allons admirer la Salle de Philosophie, qui est située en face de l’entrée dans ce long corridor. Cette salle doit son nom à sa collection d'ouvrages, plus de 50 000 exemplaires, consacrés à la philosophie, l'histoire, la philologie. Son histoire est très intéressante.
On rapporte que la salle fut réalisée grâce à la stratégie du rusé Vaclav Mayer, l'abbé de Strahov, sous le règne de Joseph 2 en 1783.
Dans le but d'unifier l'Etat, l’empereur avait décidé la sécularisation des couvents, c'est-à-dire leur passage du domaine de l'Eglise à celui de l'Etat. Soucieux d'y échapper, Vaclav Mayer, par ailleurs franc-maçon, confie à un architecte, Ignac Palliardi, le soin de réaliser la nouvelle façade extérieure de la bibliothèque. En haut de la façade, il place le médaillon de Joseph 2 "à l'antique", bien en évidence, comme nous l'avons vu tout à l'heure.
Ce geste toucha -t-il l'empereur ? Il n'en reste pas moins que Strahov échappa à la sécularisation et que la bibliothèque profita même du malheur des autres monastères. Ainsi, les superbes armoires en noyer - que nous pouvons admirer aujourd'hui dans cette salle- décoraient à l'origine la bibliothèque d'un autre couvent, celui de Louka en Moravie, qui lui n'eut pas un abbé aussi "diplomate" que celui de Strahov et fut sécularisé !

Maintenant, admirons, toujours depuis le seuil, la Salle de Philosophie. Elle se présente comme une très vaste pièce occupée par une bibliothèque à deux niveaux couronnée par un plafond totalement décoré. Nous remarquons en passant que ce plafond est beaucoup plus haut que celui de la salle de la Théologie, que nous venons de voir. Au départ les deux salles avaient la même hauteur, mais le souci d'accueillir cette incroyable bibliothèque nécessita le surhaussement du plafond de la Salle de Philosophie! D'autre part, le plafond n'est pas stuqué, il est ample et lisse, idéal pour recevoir un grand décor illusionniste et agité, baroque donc.
Commençons par la bibliothèque. De l'entrée vers le fond, nous voyons qu'elle est composée d'une succession de grandes armoires revêtues de boiseries en noyer. Les armoires sont décorées d'appliques en bronze doré. Remarquons cette longue guirlande végétale qui se déroule tout autour de la salle. Le but de cette guirlande est d’unifier le premier et le second niveau de la Bibliothèque. Passons justement vers ce second étage.
On voit que ce second niveau forme une légère saillie, car il a fallu aménager une passerelle de circulation afin de pouvoir accéder aux livres. Cette passerelle est délimitée par une balustrade, toujours en noyer, et est décorée par une série de vases en bronze doré. Il y a quelque chose de théâtral -presque d'incongru- dans ce décor destiné à un ordre religieux.

Et maintenant, observons la fresque, oeuvre de Franz Anton Maulbertsch, l'un des ténors du baroque viennois, un des maîtres du clair-obscur, un artiste sanguin, complexe qui peignit aussi beaucoup de tableaux d'autel. Maulbertsch était très demandé et par les plus grands. Et ses compositions étaient souvent très recherchées.
Et on rapporte qu'en 1794, lorsque Maulbertsch dévoila le décor de la salle de Philosophie aux prémontrés, la complexité de la composition les décida à éditer une brochure spéciale pour mieux diriger le spectateur dans cette vaste composition.
Le thème du décor est assez proche de celui de la salle de Théologie : soit de multiples personnages figurés ou symboliques formant une allégorie soigneusement élaborée de la Connaissance naturelle et de la Connaissance révélée. A entendre l'intitulé du programme et à ensuite regarder la fresque, on comprend mieux pourquoi les Prémontrés décidèrent d'éditer un guide ! "Connaissance naturelle, connaissance révélée " ? De quoi s'agit-il ? Disons pour simplifier les choses, que le thème choisi ici par les Prémontrés tourne encore autour de l'idée de sagesse. Cette sagesse que les hommes n'ont cessé de chercher dans les sciences, la philosophie, la religion depuis la nuit des temps, mais qui finalement s'est révélée à eux avec l'avènement du christianisme ! Cette thématique est alors tout sauf innocente: elle est une négation de l’idée défendue par les philosophes des Lumières, idée selon laquelle l'homme peut se libérer par l'intelligence et le savoir.

Maintenant que nous connaissons, à peu près, le propos de cette peinture murale, observons-la attentivement.
Pour illustrer le thème du triomphe de la Sagesse divine, Maulbertsch a choisi la technique du melting-pot. Il associe -sans état d'âme- philosophes antiques, prophètes de l'Ancien Testament et Fondateurs de l'Eglise dans une même ronde. Pour que la démonstration soit plus efficace, il hiérarchise minutieusement sa fresque en trois registres.
Le premier registre correspond au large bandeau peint qui se déroule au-dessus de la corniche, à droite et à gauche de la salle. Sur cette sorte de frise, par petits groupes, sont représentés les hommes au milieu de ruines qui incarnent la sagesse de l'Antiquité. Par exemple, à l'extrémité droite de la frise, vers le fond de la salle, on trouve la représentation d'un homme installé dans un tonneau. Il s'agit de Diogène et, debout à ses côtés, il y a son disciple Cratès qui renonça à sa fortune pour vivre comme un mendiant. Juste en face, à l'extrémité gauche de la frise, c'est l'évocation de la mort de Socrate. Le grand philosophe est assis sur un siège, deux bourreaux l'invitent à boire une coupe empoisonnée, un de ses disciples est agenouillés à ses pieds. Ainsi, nous avons une frise qui met en valeur les philosophes de l'Antiquité qui -ne l'oublions pas- eurent une grande influence sur les philosophes chrétiens.
Le second registre est composé de deux scènes placées à chaque extrémité du plafond . La première scène est placée juste au-dessus de la porte d'entrée et elle est plutôt difficile à voir. Il s'agit cette fois d'évoquer l'Avènement de la Sagesse divine, la Révélation. La Révélation, c'est déjà celle contenue dans l'Ancien Testament avec le thème fondateur de l'Arche d'Alliance ou l'Alliance entre le Peuple Juif et Dieu sous l'autorité de Moïse. Par contre tout au bout de la salle, vous pouvez voir le second volet de la découverte de la Sagesse divine, celui qui traite du christianisme. Regardez, au centre de la composition, il y a une sorte d'autel autour duquel sont massés des personnages. A gauche, debout, en plein discours et drapé dans un tissu gris et rose : c'est saint Paul, la plus grande figure du christianisme après Jésus. Saint Paul est celui qui a porté l'Evangile dans tout le monde grec et romain. Il est représenté ici à Athènes lors d'une de ses joutes verbales qui l'opposa à un philosophe grec autour de l'idée de Dieu. Au pied du monument : des saints, des dignitaires, des prélats sont à l'écoute. On reconnaît saint Jérôme, installé en bas, à droite, sur une marche en train de traduire la Bible. Il est habillé en rouge et coiffé d'un élégant chapeau à large bords comme en portent les cardinaux. Dans les nuées, au-dessus de l'autel, une jeune femme portée par des anges tient dans ses mains un calice et une croix, les symboles de la passion du Christ. Il s'agit de la personnification de l'Eglise.
Mais le tableau le plus impressionnant se trouve au centre du plafond et c’est le 3e registre. Une femme, toute de blanc vêtue, irradiée par un gigantesque halo de lumière flotte dans les airs assis sur un gros nuage comme sur un trône. Tout un monde céleste l'accompagne : des anges, des vertus. Ils dessinent une guirlande très animée qui relie la terre des Philosophes anciens à cette femme qui incarne la Sagesse divine ! La boucle est bouclée et la lumière inspirante de la religion domine bien la raison naturelle, la raison humaine.

Maintenant, analysons le style de cette œuvre. D'abord, il faut bien constater que l'on cherchera en vain, dans ce décor, la maestria baroque pour laquelle Maulbertsch, le peintre, est fêtée habituellement. Chez lui, les couleurs sont nombreuses, vives et assez contrastées, la pâte est épaisse, et la touche très libre. D'habitude chez Maulbertsch, la représentation peinte fusionne avec son cadre architectural, s'y confond et trompe le spectateur. Bref, Maulbertsch se présente comme un véritable artiste baroque privilégiant l'illusion et le mouvement. Mais à Strahov, curieusement la peinture est apaisée et pas très remuante. Et le dessin lui-même nous apparaît sec, c'est à dire sans moelleux. Le contour est trop marqué et les figures se détachent comme des vignettes du fond de la composition. Pour tout dire, on s'ennuie un peu devant ce décor. Est-ce parce que l’artiste est sur la fin ? Maulbertsch a alors 70 ans et la fresque de Strahov est sa dernière réalisation importante. Ou bien, est-ce que ce travail moyen, dirions-nous, est dû à l'intervention trop importante d'un aide sans génie ? Sans doute un peu des deux, mais à notre avis, c'est une fois encore surtout l'évolution du goût qui eut raison du vieux maître viennois au point de décourager son talent naturel. En effet, ce nouveau goût, désormais, refuse l'emportement et l'artifice chers au baroque au profit de la lisibilité et du rationalisme. Aussi aimons nous à penser que Maulbertsch n’a pas perdu son génie, mais que, se sentant, en quelque sorte, attendu au tournant par ces tenants du nouveau goût, il a été mis sous pression et n’a pu exprimer sa fougue et sa fantaisie coutumière.


<< 8 - La salle de théologi...         10 - Vers la Place de Poh... >>

Sommaire complet du dossier :