La décoration des autels

Promenade dans hradcany, du couvent de strahov au palais sternberk

La décoration des autels

Justement, allons voir ces fameux autels. Avançons-nous donc depuis le couloir central jusqu'à l'entrée du chœur.
Nous voilà juste à la limite entre le chœur et la nef. L'autel-majeur, au fond, est très décoré. Sa partie supérieure est lourdement chargée d'anges agités. Regardez, ils ont une mission : porter une grande couronne dorée pour célébrer la reine du ciel, à savoir la Vierge Marie. En bas, le tableau d'autel est consacré à la Nativité. La Vierge agenouillée regarde le Christ couché sur un linge blanc, c'est une copie d'une oeuvre de Raphaël.
Deux autels latéraux jouxtent le maître-autel et ils sont placés juste devant les fenêtres du chœur. Plus que de simples autels, ce sont en fait de grand reliquaires, sorte de vitrine dans lesquelles sont exposés les restes de deux saints espagnols, Saint Felicime et Sainte Marcia. Peu importe de savoir qui furent ces saints espagnols, ça n'est pas le plus important. Par contre, on peut souligner que ce type d'exposition est plutôt hispanique ! Après tout, Ignace de Loyola, le fondateur de l'ordre des Jésuites, était un Espagnol.
Et surtout, n'oublions pas que le macabre est aussi un des aspects de la piété baroque: « Vanité, tout est vanité » puisque la mort est inexorable, disait-on. Cette méditation sur la mort se retrouve très souvent dans la peinture. Et d’ailleurs, on appellera peintures de vanité ces peintures qui mettent souvent en scène un crâne humain. Ici, on voit carrément ces deux corps habillés et desséchés au fond d’une vitrine dorée. Étrange !

Mais pour finir arrêtons-nous sur les deux autels qui se trouvent juste à l'entrée du chœur. Contre le mur de droite, il y a d'abord celui dédié à sainte Agathe, et en face à gauche à sainte Apolline.
Allons d'abord rendre visite à Agathe. Son autel se trouve donc à votre droite en regardant vers le chœur : il est très décoré d'or et marbre.

Mais d'ailleurs, qui était cette Sainte Agathe ? Et bien, Agathe vivait au pied de l'Etna. Elle décida de rester vierge et de consacrer sa vie au Christ. Mais le préfet Quintanius, un païen, tente de la séduire. Elle résiste et il la châtie. On attache alors la jeune femme à une colonne et le bourreau lui arrache les seins avec des tenailles ! Si vous faites attention, vous remarquez de chaque côté du tableau d'autel représentant la sainte, deux groupes de deux anges, sculptés, à la peau diaphane très blanche. Ils sont comme maquillés, les cheveux bouclés et le ventre rebondi. Ils sont en pleine discussion et s'amusent comme des bambins. Voyez comme leur gestualité est assez précieuse, apprêtée : ce sont de petits comédiens ! Et ceux qui se trouvent à droite du tableau ne cachent pas leur surprise : ils tiennent un plat dans lequel les deux seins d'Agathe flottent côte à côte dans leur sang. Encore une touche macabre.

Allons maintenant vers l’autre autel, en face de celui d’Agathe. Cet autel consacré à Apolline est à gauche du cœur quand on vient de la nef. Son martyre ne fut pas moins douloureux puisqu’on lui arracha toutes ses dents. Ici encore, un détail macabre : sur le bord de l'autel et devant le tableau de sainte Apolline, de petits anges font cette fois la ronde, et c'est une belle molaire de la sainte qui est exhibée par le groupe de gauche au bout d'une grosse paire de tenailles. D’ailleurs, depuis, sainte Apollonia est devenue la patronne des dentistes !
On ne peut pas dire que la réalisation soit banale, bien au contraire ! La qualité plastique, l'aspect des petits anges, raffinés, maquillés et gesticulant sont plutôt attrayants, et même amusants. Par contre, on reste toujours surpris -même si c'est un des aspects du baroque puis du rococo- de tant de raffinement au service d'une imagerie si violente! Des seins coupés, une molaire et des anges.

Avant de quitter l'église de la Nativité, n'oublions pas d’accorder un instant à l'orgue. Il en vaut la peine. Comme toute l'église, il est décoré de nuées de petits anges musiciens qui s'agitent autour du buffet d'orgue comme des abeilles autour d'une ruche.
Au bout du compte, comment évaluer cette église ?
D'abord, c'est un ensemble très réussi : il y a une grande homogénéité dans le décor. Et le plaisir, que l'on peut en tirer, tient autant à l'intimité des lieux qu'à l'absence de toute note martiale, ou écrasante dans le décor. L'église de la Nativité à quelque chose d'une boîte à musique, et on a comme l'impression qu'il faudrait un tout petit rien pour que tout ce décor s'anime et que les anges rient, chantent, pleurent ou tout simplement improvise un petit concert au milieu des fumigations d'encens. Car on les sent un peu fous, ces petits anges à danser presque gaiement autour d’objets aussi macabres et funestes que des molaires arrachées ou des seins coupés.


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