L’église de la Résurrection du Christ

Saint-petersbourg : du champ de mars a la place des arts

L’église de la Résurrection du Christ

De plus, à cette contrainte de faire construire l’église sur le lieu où Alexandre 2 fut assassiné, s’en est ajouté une deuxième, il fallait respecter l'orientation canonique de l'église, qui veut que l'abside contenant l'autel soit dans la partie Est de l'église et la porte d'entrée à l'ouest. Et bien qu’à cela ne tienne, la porte d'entrée est bien à l'ouest et ouvre sur le canal Griboiedov. En effet, il y avait trop peu de place entre l'endroit de la chute du tsar et le canal pour qu'on puisse y loger à la fois une nef de taille respectable dans le sens de la longueur et un parvis pour accueillir les fidèles. C'est ainsi que la porte théorique de l'église se trouve pratiquement au-dessus du Griboïedov et que les portes d'entrée effectives se situent de part et d'autre du corps de l'église.
Cette église est remarquable par son architecture. Tout d’abord, nous ne pouvons qu'être frappés par la richesse du décor, par sa fantaisie et par la variété des matériaux utilisés. Et puisque nous avons beaucoup parlé d'architecture dans cette promenade, essayons à son tour de qualifier le style de cette église. Prenons pour commencer l'ensemble de la façade que nous avons sous les yeux : si on veut se limiter à donner les lignes de forces de cette façade, on peut constater ceci. D'une part, vous voyez qu'elle s'élève sur 3 niveaux en formant une stricte verticale. D’ailleurs, cette verticale est soulignée par 4 pilastres, ces sortes de piliers en léger relief par rapport au mur, et qui s'élèvent sur toute la hauteur. Maintenant observez le plan horizontal cette façade : vous voyez qu'il se divise aussi en 3 parties : une partie centrale et 2 parties latérales. La partie centrale, rectiligne, est limitée par 2 pilastres. Regardons maintenant la partie latérale gauche : vous voyez qu'elle est courbe. Elle constitue le chevet de l'église qui contient l'autel. Enfin, regardez maintenant la partie latérale droite de l'église qui correspond à l'entrée de l'église : vous voyez qu'elle est plus complexe. Elle est à la fois plus étroite que le corps central de l'église, comme le chevet d'ailleurs, mais qu'elle est étoffée par l’auvent qui prolonge vers l'extérieur la porte d'entrée. Vous avez repéré cette structure ? bien. Faisons le bilan de ces remarques : on se trouve en face d'une église dont la structure se compose de 3 parties presque autonomes.
On peut dire aussi que l'église révèle une structure d'ensemble finalement assez classique, le principe ternaire (3 niveaux en hauteur, 3 parties dans la longueur, etc.). Le principe ternaire est évidemment un principe important pour une église chrétienne : le père, le fils, le Saint-Esprit y sont symbolisés. Pourtant, la profusion de décors masque cette structure, c'est le moins qu'on puisse dire, non ? Ainsi prenons des exemples :
- Regardez les arcades : elles sont décorées chacune d'une clé pendante. Qu’est ce que c’est ? : la clé d'un arc, est la pierre centrale de l'arc, celle qu'on pose en dernier et qui permet à l'arc de tenir debout. Ici on parle de clé pendante car le centre de l'arc est marqué par un élément de décor qui pend dans le vide. C'est donc un petit procédé illusionniste dont l'effet vise à impressionner le spectateur.
Regardons maintenant les pilastres, nous constatons qu'ils sont en fait constitués d'une superposition de caissons (ou compartiments creux) carrés et décorés de moulures historiées (c'est à dire figuratives et non abstraites). Ces décors reprennent souvent les armoiries des provinces de la Russie. Tiens, par exemple, regardez le chevet de l’église et notamment les pilastres qui l’entourent. Et bien, à mi-hauteur des yeux environ, vous voyez sur un caisson, un Saint Georges terrassant le dragon. Ce sont les armoiries de Moscou
- Autre exemple illustrant la richesse de ce décor: regardez la façade en face de vous, et plus précisément vers le haut de sa partie centrale, et observez son fronton recouvert d’une mosaïque à fond dorée. Vous y êtes ? C'est la forme de ce fronton qui est intéressante : elle nous rappelle, disons, une accolade, d'accord ? Cette forme est dite ici kokochnik, du nom des coiffures des femmes qu'elle rappelle. Elle est typique de l'architecture russe traditionnelle et on la retrouve ici notamment au-dessus de chaque fenêtre de la façade qui nous fait face.
Voyons la couverture de l'église maintenant : là encore, on peut procéder par étape : d'abord observons la structure générale du toit : on voit tout de suite qu'elle repose sur le principe des coupoles. On pense bien sûr aux coupoles des églises byzantines. Mais ici on est loin du fameux modèle de Sainte-Sophie de Constantinople (devenue Istanbul). D'abord, remarquez la profusion de coupoles. En plus, ces coupoles sont de tailles différentes et en forme de bulbe, elles sont dorées ou multicolores, lisses, spiralées ou encore en "pointes de diamant", c'est à dire présentées comme recouvertes de diamants aux facettes taillées en pointe. A cette variation chatoyante des coupoles s'ajoute celle des bases en forme de tambours sur lesquelles elles reposent. Ces tambours sont ornés d'arcades aux formes compliquées, percées ou non de fenêtres. Ils reposent à leur tour sur une base composée d'une ou 2 couronnes superposées de ces fameux kokochniki. Vous avez ainsi une toiture composée comme de ses sortes de "pièces montées", à la structure standard mais aux multiples variations.
Bref. Cette architecture composite est séduisante à 1ère vue mais finalement elle est bien lourde non ? D'où vient cette profusion de décors ? Et pourquoi ?

En fait à cette époque, c'est à dire dans cette fin du 19ème siècle, il y a un rejet de ce qui vient de l'occident: un siècle et demi de soumission à la culture occidentale, ça suffit!. On veut revenir aux sources russes de l'art et de la culture. A tel point que le règlement du concours qui avait été lancé par Alexandre 3 pour la réalisation de cette église stipulait que l'église devait être de "style purement russe du 18ème siècle" C'est ainsi que se développe un style que certains appellent néo-russe, et d'autre pseudo-russe, comme chez nous on voit naître le néo-gothique. En quoi consiste donc ce style néo-russe? Eh bien: il consiste à ne retenir que ce qui caractérisait l'architecture russe d'avant l'ouverture de la Russie à l'Occident. D'où, ici, la quasi disparition de toute référence au canon gréco-romain. Dans la structure tout d'abord : la partie qui concerne l'entrée de l'église est quasiment autonome par rapport au corps principal du bâtiment ce qui est typique de l'architecture russe traditionnelle en bois, alors qu'en occident il n'y a pas de rupture de rythme à cet endroit. Dans les éléments de décor d'autre part : ni colonnes, ni toit à double pente avec son tympan triangulaire, ni pierre comme matériau de construction. Même chose dans les décors : pas de statues ni de bas-reliefs, pas même de marbre. On a par contre de la brique comme matériau, de la céramique colorée comme élément de décor, des coupoles et des mosaïques, une technique venue de Byzance, des formes pyramidales, et des décors en forme de kokochnik inspirés de l'architecture traditionnelle en bois de la Russie. Et pour bien insister sur le caractère russe de l'ensemble: partout des armoiries de la Russie ou de ses provinces: voyez les Aigle bicéphales au-dessus des auvents ou encore Saint-Georges combattant le dragon dans les caissons en céramique par exemple.
Le lauréat du concours, l'architecte Alfred Parland a voulu ainsi condenser en un seul lieu toute la richesse de la tradition russe.
Pour revenir à notre église, sa construction s'est étalée de 1883 à 1907 et elle couvre 7000 m². Elle vient d'être restaurée et on peut visiter l'intérieur dont l'intérêt repose surtout sur les mosaïques.


<< 16 - Nicolas 1er ...         18 - La place des arts... >>

Sommaire complet du dossier :