La Statue Pouchkine

Saint-petersbourg : du champ de mars a la place des arts

La Statue Pouchkine

Tournons le dos au Palais Michel et avançons vers la statue qui se trouve au centre de la place pour lui faire face.

Cette statue représente celui que les Russes considèrent comme le plus grand de leurs poètes. Elle date de 1957 seulement et est due à Mikhaïl Anikouchine. Cette statue du plus pur style réaliste socialiste montre le poète en tenue de gentilhomme du 19ème siècle habillé à la mode occidentale et en train de clamer l'un de ses poèmes. Le mouvement est rendu par le manteau qui s'écarte un peu du corps et par la main droite qu'on sent s'animer pour appuyer ses paroles. Le réalisme soviétique se caractérise par un réalisme qui souligne le bonheur d'être socialiste, ou qui présente sous un jour avantageux tous ceux qui ont sinon contesté du moins critiqué le régime tsariste. C'est le cas de Pouchkine, ce pro-décembriste puni par le tsar : voyez comme il est élégant et même d'une beauté idéalisée, grand, mince, les traits réguliers, bref rien que de très normal pour ce style. Rien de particulier à en dire. Mais, elle nous fournit l’occasion de parler un peu plus de Pouchkine. Regardons d'un peu plus près son visage : ne lui trouvez-vous pas malgré tout quelque chose de négroïde dans ses traits et dans ses cheveux crépus? Comment cela se fait-il ? Eh bien voici l'histoire de cet homme pas comme les autres :
Alexandre Serguéïévitch Pouchkine est né à Moscou en 1799 d'un père issu de l'ancienne noblesse russe traditionnellement frondeuse, et d'une mère descendant d'un nègre comme il le dit lui-même dans Le Nègre de Pierre le Grand. Ce nègre venait tout juste ou était sur le point de naître quand il a été enlevé par les Turcs alors en campagne en Ethiopie. Il a donc été élevé au harem du sultan. Quand, se pliant à la mode de l'époque, Pierre exprime le désir d'avoir lui aussi son nègre, l'ambassadeur russe à la cour ottomane lui achète ce petit garçon qui avait alors 8 ans. Elevé dès lors à la cour du tsar, il révèle vite des qualités exceptionnelles, tant et si bien que le tsar lui-même en fait son compagnon d'armes. Il lui donne le nom d'Abraham Hannibal et l'anoblit, le nomme ingénieur général, et lui attribue des terres. On peut comprendre pourquoi Pouchkine était très fier de ses ascendances, pourquoi il se sentait partie prenante de la noblesse russe avec ses responsabilités historique et nationale.
Son père, cultivé et poète amateur, possédait une bibliothèque très garnie et Pouchkine la dévorait en cachette de son père qui lui lisait La Fontaine et Molière…. Cela lui façonna le goût et les idées: Son idole : c'était Voltaire, son idéal esthétique : la sobriété (pas de métaphores), et son idéal politique : une société régie par la loi et où la raison domine.
Il fait partie de la 1ère génération d'élèves du lycée du Palais impérial de Tsarkoïe Selo qui regroupait les meilleurs esprits de sa génération. Ce lycée venait d'être créé par Alexandre 1er pour former la future élite de la nation. Il y reste de 1811 à 1816 puis il entre au ministère des Affaires Etrangères et se jette dans la vie littéraire. Il exprime ouvertement ses opinions libérales et n'épargne ni le trône ni l'autel. Mais ses poèmes, qui circulent sous le manteau, finissent par atterrir sur le bureau du tsar qui l'exile dans le Caucase. Il découvre une autre nature, un autre monde, celui de l'Orient qui va nourrir son imaginaire. En 1823, il est muté à Odessa puis en 1824 le tsar lui impose de séjourner dans la propriété familiale près de Pskov, à 200 km environ de Saint-Pétersbourg. Ce nouvel exil le tiendra à l'écart de la révolte des Décembristes de 1825 mais pas à l'écart des soupçons du nouveau tsar, Nicolas 1er. Celui-ci finit pourtant par mettre fin à son exil mais en le plaçant sous son contrôle personnel.
Pouchkine finit par se marier – et se ranger – en 1831. Sa jeune femme est très belle et ne vit que pour la société de Cour. Les dépenses que cela entraîne forcent Pouchkine à accepter les fonctions de Gentilhomme de la Garde à la Cour, fonction normalement attribuée à de jeunes gens. Bien sûr, cela l'humiliait dans sa dignité de poète et dans sa fierté de noble d'ancienne souche. Et son humiliation était exacerbée par ceux qui faisaient la cour à sa jeune femme et par les lettres anonymes calomnieuses qu'il recevait à ce propos. Il finit par provoquer l'un d'eux en duel, un royaliste français, le baron d'Anthès qui le blessa mortellement en 1837. Il n'avait pas 38 ans. Si Pouchkine est tant vénéré par les Russes, c'est qu'il a su porter à son niveau le plus abouti la langue littéraire russe. Il a contribué à la diffuser et à la faire aimer avec, pour ne citer que l'un des poèmes les plus connus, Eugène Onéguine. Mais il a su aussi suivre l'évolution de son temps et écrire des romans comme La Dame de Pique ou La Fille du Capitaine qui n'ont pas vieilli d'un pouce. Il s'est aussi intéressé à l'histoire de son pays, ce qui n'est pas banal à une époque où toute l'élite avait les yeux braqués sur l'occident. Intérêt qu'on trouve déjà dans le roman La Fille du Capitaine et qui réapparaît avec son drame : Boris Godounov.


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