La fameuse iconostase

Saint-petersbourg : la forteresse pierre et paul

La fameuse iconostase

Faisons maintenant à nouveau demi-tour pour admirer cette fameuse iconostase qui sépare les nefs de l’autel, et déplaçons-nous légèrement vers la gauche pour nous trouver bien en face des « Portes « Royales » qui marquent le centre de cette iconostase.

Une iconostase, rappelons-le, est en principe un mur couvert d’icônes, plus ou moins élevé et percé de 3 portes qui ouvrent sur l’autel. Ces icônes qui font face aux fidèles s’adressent bien sûr à eux tandis que le mur vise essentiellement à séparer l’espace de circulation des fidèles de celui des prêtres. L’iconostase a en réalité 3 fonctions : Pédagogique d’abord, avec ses icônes (ou images saintes), 43 ici, dont le but est de révéler ou de rappeler l’histoire sainte aux fidèles. Liturgique ensuite, avec cette séparation matérielle entre fidèles et prêtres. Pourquoi donc cette séparation ? Et bien parce que les fidèles sont assimilés au monde terrestre avec ses imperfections, et en tant que tels ne peuvent voir les prêtres qui eux sont assimilés au monde divin et à son mystère. Venons-en à la 3ème fonction de cette iconostase : il s’agit de sa fonction esthétique : la beauté des icônes devait illustrer la richesse du royaume céleste et les fidèles devaient comprendre que rien n’était trop beau pour louer Dieu.
Mais ici, toutes ces fonctions sont plus ou moins respectées. Observons l’iconostase et, déjà, nous constatons que le mur opaque s’est transformé en une sculpture aérée qui réduit à un état purement symbolique la séparation entre fidèles et prêtres, entre peuple et clergé. Non seulement ce mur ne cache rien mais il enfreint les règles établies à bien des égards : Par exemple, si nous regardons la porte centrale à 2 battants dite « Porte royale », nous constatons que cette porte est sculptée de manière à donner l’illusion d’une coupole vue en perspective. Or la représentation illusionniste était formellement interdite par le clergé russe orthodoxe … D’autre part, si nous soulevons un peu le regard et regardons de part et d’autre de la porte centrale de l’iconostase, nous apercevons de superbes anges sculptés en 3 dimensions et dorés, ce qui est, nous le savons, banni par le code orthodoxe. Remarquez notamment à droite Saint-Michel brandissant une épée de feu tout en terrassant un dragon. Bref, toute cette iconostase superbement sculptée dans du bois de tilleul enfreint en tout les règles de l’art imposées par le clergé depuis pratiquement la naissance de la Russie. Précisons que le bois de tilleul est choisi de préférence à d'autres, car, outre le fait que cet arbre est très présent en Russie, il offre un bois pratiquement sans nœud, ce qui permet une sculpture d’une très grande finesse.
Concentrons-nous maintenant sur les icônes que cette iconostase est censée présenter aux fidèles et commençons par préciser ce qui fait une « icône » au sens chrétien du terme. Une icône, en fait, c’est une image en 2 dimensions qui ne « Représente pas » mais présente des scènes de l’histoire sainte ou bien des personnages tirés de la Bible en respectant de nombreuses contraintes. Elle ne devient véritablement icône qu’une fois bénie par un prêtre. Et maintenant, quelles sont ces contraintes formelles qu’une icône doit respecter? Et bien, il y a en particulier l’interdiction d’un rendu réaliste, l’interdiction de représenter des émotions sources d’aveuglement, l’interdiction de présenter des personnes du monde réel, …Toutes ayant pour but de faire de l’icône non pas une œuvre en soi, vénérées pour elle-même, mais un cadre pour la méditation, une « fenêtre ouverte sur le monde divin ».
Ces précisions faites, regardons maintenant les icônes. Tout d’abord, nous remarquons que ces icônes ne peuvent viser à instruire le peuple, car elles sont parfois si haut placées malgré leur taille qu’elles en deviennent indéchiffrables. D’autre part, nous pouvons constater qu’elles ne sont pas alignées sagement pour en rendre la lecture plus facile, mais semblent au contraire danser et former une sorte de farandole, et leur lisibilité est encore rendue plus difficile par leurs tailles et leurs formes toutes différentes les unes des autres. On sent bien que la préoccupation essentielle est plus d’ordre esthétique que spirituelle. Concentrons-nous maintenant sur quelques icônes :
Observons par exemple la grande icône à droite des Portes royales, censée représenter le Christ. Il faut savoir que sur l’iconostase, les sujets et places des icônes sont imposés. Ainsi à droite des Portes royales, on trouve toujours le Christ, et à sa droite on est censé voir le ou les saints auxquels est consacrée l’église (ici Pierre et Paul). Ensuite, on doit voir l’Ange Saint-Michel puis les saints locaux… . Nous constatons que Saint Michel’ est présenté comme un empereur sur son trône, avec des habits du 18e siècle, rendus dans le plus pur style illusionniste développé à partir de la Renaissance italienne! Observons maintenant le visage du Christ. Lui aussi trahit des préoccupations illusionnistes ; il s’agit plus d’un portrait réaliste, que d’une figure abstraite. Ainsi, l’artiste a plusieurs fois trahi la règle canonique, ’’’et il s’agit bien plus de l’œuvre d’un peintre que de celle d’un iconographe. Déplaçons-nous maintenant vers la gauche et allons voir l’icône qui est placée en symétrie de celle du Christ par rapport aux Portes Royales.

Nous sommes maintenant en face de la 1ère icône à gauche des portes royales, celle qui représente la Vierge à l’enfant. En effet, c’est toujours la vierge qui apparaît à gauche des Portes Royales. Observons le personnage peint. Que remarquons-nous ? Une fois encore, des vêtements du 18ème siècle, une mise en espace du personnage, bref, les mêmes libertés que pour l’icône précédemment observée. Concentrons-nous maintenant sur le visage de la Vierge : que remarquons-nous ? Eh bien le portrait aux joues bien rouges et rondes d’une femme qui pourrait bien être …celle’ de Pierre 1er , Catherine 1ère qui, ce n’est un secret pour personne, mordait dans la vie à pleines dents, comme son mari. Rappelons que Pierre a envoyé sa 1ère femme au couvent pour pouvoir vivre et finalement épouser cette femme d’origine serve, qui était la compagne de son ami Menchikov, le gouverneur de Saint-Pétersbourg, quand il l’a connue…
Ces quelques exemples nous permettent de constater que, plutôt que des icônes, nous sommes en face de portraits de gens de pouvoir en place à l’époque. De plus, ils ont été peints selon des procédés, entre guillemets, modernes venus d’occident, et donc on est bien loin de ces portraits atemporels qu’exigeaient les règles en place en Russie jusqu’alors.


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