La maison à la Vierge noire

Stare mesto : de la place de la vieille-ville a la tour poudriere

La maison à la Vierge noire

Et maintenant, tournons le dos au théâtre et retrouvons-nous à la sortie de la place, tout au fond à droite.

Nous voici donc à la toute fin de la Place aux Fruits et on va rejoindre la rue Celetna à laquelle la Place aboutit. Mais Prague réserve toujours des surprises : des surprises comme, cette maison qui est juste à l’angle de la place et de la rue Celetna. Elle est très visible, on ne voit qu’elle. Cette grande maison d’angle, ocre et brun, est un chef-d’oeuvre de l’architecture tchèque. C’est la Maison à la Vierge Noire. Sa nouvelle façade fut dévoilée en 1912 par l’architecte Josef Gocar. Elle provoqua la stupeur dans le quartier. Pourquoi ? Et bien tout simplement parce que cette maison est cubiste..

Et c’est vrai que le cubisme, un mouvement artistique attaché aux noms de Braque et de Picasso, est en général plutôt associé à la peinture. Mais à Prague, lorsque les artistes découvrent la modernité par l’intermédiaire de voyages à Paris, d’expositions à Prague, ils la regardent, l’absorbent et finalement la transforment.
Pas de style servile en Bohême ! Alors oui : Rodin, Van Gogh, Gauguin, Munch ont beaucoup compté pour les artistes tchèques du début du 20e siècle, mais comme ont compté le Bernin, Borromini ou Rubens pour ceux du 17e siècle. Le contact avec le cubisme sera lui aussi très fructueux. Mais tandis qu’à Paris, le cubisme est à l’époque l’affaire d’une élite ; à Prague, il est compris comme un style nouveau témoignant de son époque.
Au départ, le cubisme se pose comme une rupture, une véritable révolution esthétique. Au lieu de continuer à donner l’illusion de la réalité, par exemple, chez les Impressionnistes- les artistes cubistes veulent transmettre leur propre perception du monde. Par exemple, un artiste cubiste va regarder un objet, s’en imprégner, découvrir toutes ses potentialités et ensuite il va les retranscrire en privilégiant les formes simples et géométriques. Picasso résumera, comme toujours, très bien les choses lorsqu’il dira « Je peins les choses comme je les pense, pas comme je les vois ». Les architectes tchèques sont d’accord avec cela, ils veulent eux aussi bousculer la forme pour faire triompher l’esprit sur la matière. En même temps, ils s’inscrivent aussi dans la tradition architecturale de la Bohême, du gothique au baroque. Voyons pourquoi.
Et maintenant, regardons cette belle maison en prenant d’abord un peu de recul.

Ce qui surprend : c’est qu’elle est énorme. Mais ne nous laissons pas impressionner et regardons-la attentivement. Car, selon nous, la deuxième impression qui nous vient est qu’elle est aussi très belle. Passons un peu de temps à la regarder et à voir comment elle a été conçue. Tout d’abord, elle se compose de 4 niveaux et d’un balcon. Au centre, on sent qu’il se passe quelque chose, mais quoi ?
Et bien, la façade est brisée ! Tout simplement. Et cette déformation accentue l’impression d’une succession de volumes qui se déplient sur un grand mur. Bref, cela donne une sensation de mouvement et finalement de gaité alors qu’à l’inverse, une trop grande régularité donne souvent une impression d’immobilisme et de tristesse. Regardez les corniches et l’utilisation qui est faite. Elles sont très saillantes et c’est bien sûr intentionnel. Voyons la première : elle porte le troisième niveau. Voyons ensuite la seconde, plus débordante encore : elle supporte les deux niveaux de mansardes qui semblent posées comme deux chapeaux trop grands emboîtés sur la tête du bâtiment. Remarquez également la forme des fenêtres à pans coupés. Vous les voyez : ce sont ces grandes fenêtres qui se rabattent en s’enfonçant dans les cadres. Regarder encore tout en haut sur le toit, on y trouve aussi des lucarnes décomposées en de petites facettes inclinées. Tout cela a de l’allure et permet aussi soit de capturer la lumière soit de l’ignorer.
Mais revenons au portail du rez-de-chaussée, traité avec deux gros pilastres prismatiques. Et cela fait penser à ces pilastres un peu tordus, un peu fous, faits par Benedikt Ried dans la salle Wenceslav du château de Prague. C’était à la Renaissance tchèque. Et on le sent, une fois de plus, il n’y a pas de rupture. Ce cubisme tchèque s’inscrit au bout du compte dans la tradition architecturale locale, qui est faite de plissements de parois, de contrastes, de formes qui capturent ou repoussent la lumière, comme dans le gothique tardif, comme dans le baroque tchèque. Sans compter une élégance donnée par cette belle couleur havane qui contraste avec les couleurs pâles des alentours.

Avant de partir, allez donc visiter la Galerie Kubista, située au rez-de-chaussée de la Maison, ou encore le très beau petit musée consacré au cubisme tchèque au 4e étage. Vous pourrez y voir d’étonnants exemples des créations cubistes pragoises : alors, on aime ou pas, mais une fois de plus c’est unique en Europe ! Et puis, si vous n’avez jamais vu une bonbonnière cubiste, c’est le moment !


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