Le « Vierge à l’Enfant » de Giovanni Bellini

Dossier : Venise : le musée de l'accademia

Le « Vierge à l’Enfant » de Giovanni Bellini

A présent, rendons-nous dans la salle n°2. Les œuvres de cette salle, réalisées un siècle plus tard, marquent une rupture totale avec les canons byzantins et la tradition gothique de la salle 1. Rupture largement produite sous l’impulsion de Bellini. Vous avez ici de grands retables, ces tableaux conçus pour orner les autels d’églises. Ceux que vous pouvez admirer dans cette deuxième salle représentent pour la plupart la Vierge et l’Enfant avec des saints. L’ensemble se détache souvent de paysages auxquels les artistes accordent de plus en plus d’attention et de soin.

Nous allons, dans cette salle, commenter plus en détail « le retable de Job », ainsi que la « Vierge à l’Oranger ».
Arrêtons-nous un instant sur ce thème de la Vierge à l’Enfant que vous retrouverez dans de nombreuses peintures à l’Académie et à Venise. Jamais, dans l’histoire occidentale de la peinture, un sujet ne fut aussi souvent représenté, et ceci, malgré la place très réduite de Marie dans les récits évangéliques. La raison de cette omniprésence est le rôle considérable que l’Eglise accorda à Marie, celui de lutter contre les hérésies. Son culte est relancé à l’époque médiévale contre les iconoclastes qui s’opposaient à la vénération des images. Il perdurera jusqu’à la Renaissance avant de disparaître au 16ème siècle. Période à laquelle les protestants considèrent son culte comme de l’idolâtrie. Leur discours fait alors mouche. En réponse, pour ralentir l’hémorragie de fidèles, les catholiques ne représenteront dès lors plus la Vierge à l’Enfant.

Parlons maintenant de Giovanni Bellini : c’est le peintre vénitien qui réalisa le plus de « Vierge à l’Enfant », genre qui l’a rendu célèbre. Dans la seconde moitié du 15ème siècle, il peint ce thème sous la forme, soit de petites images de piété destinées aux chapelles des particuliers, ces madones sont alors représentées en buste -, soit de retables grandioses pour les autels d’église.
La « Vierge avec Saints » ou « Retable de Job », réalisé vers 1485, appartient à ce dernier genre. Vous trouverez la toile au milieu du mur de droite en pénétrant dans la salle. C’est l’un des grands chefs-d’œuvre de Giovanni Bellini. Il est l’exemple même de la Conversation sacrée, thème très fréquemment peint dans l’histoire de l’art : il s’agit de la mise en scène de saints s’entretenant avec la Vierge. Pour l’illustrer, les artistes font figurer les saints autour de Marie et tournés vers elle. A l’époque gothique, en revanche, les saints sont représentés dans des compartiments. A la Renaissance, la Conversation sacrée intègre tous les personnages dans une seule composition. Giovanni Bellini peint nombre de ces Vierges et adopte toujours la même composition qu’il prend à Antonello de Messine. Ce peintre sicilien se rend à Venise où il rencontre Giovanni Bellini et l’aide à renouveler sa palette dans un traitement plus libre des couleurs. Son influence est déterminante en Italie et surtout à Venise. La composition de la Vierge à l’Enfant est l’un de ses héritages. La Vierge à l’Enfant est au centre, assise sur un trône, en bas duquel sont assis des anges musiciens ; les saints, choisis par le commanditaire, sont répartis symétriquement de part et d’autre de la Vierge vers laquelle convergent toutes les lignes de fuite.

Ici, nous voyons de gauche à droite : le fondateur de l’ordre des Franciscains, Saint François d’Assise, vêtu de sa robe monacale brune, qui incite le visiteur à la prière. On trouve également Job, connu pour l’expression « pauvre comme Job », et qui, bien qu’ayant perdu tous ses biens, garde confiance dans le Seigneur. Le fondateur de l’ordre des Dominicains, Saint Dominique qui tient un livre. Saint Sébastien nu avec les flèches de son martyre, et enfin, Saint Louis, évêque de Toulouse au 13ème siècle, fils du roi de Naples Charles 2 d’Anjou, et neveu de Louis 9. Saint Job et Saint Sébastien sont invoqués contre la peste, fléau résurgent en ce 15ème siècle, dont la dernière grande poussée à Venise date de 1482, trois ans avant la réalisation de ce tableau.

Ce retable de Giovanni Bellini est caractéristique de l’art de cet artiste. L’atmosphère de sérénité est engendrée par une composition parfaitement symétrique dans la disposition des personnages et par une lumière dorée et rasante qui estompe les contours et les couleurs. Admirez l’humilité et la fierté de cette Vierge mère, le côté vivant et humain des saints rendu grâce à leur réalisme inspiré des peintres flamands.

Ce retable est également une œuvre bien dans son temps. Il est tout d’abord le type même de la Conversion sacrée, introduite au 15ème siècle par l’artiste florentin Fra Angelico. Il révèle un art religieux moins distant, moins hiératique, plus humain qui répond à un nouveau besoin spirituel. Il est aussi le reflet de l’humanisme, à travers la représentation réaliste du corps humain et l’humanité des personnages. Le décor, enfin, est, à la fois, renaissant et très vénitien. Renaissant par l’usage d’éléments architecturaux antiques tels que les bas-reliefs qui ornent le trône, les pilastres de la chapelle, la voûte en berceau à caissons emplis de rosaces. Mais aussi très vénitien, par les incrustations de marbres précieux dans le fond de la chapelle et par la mosaïque d’or byzantine à frise de séraphins, ces anges dotés de plusieurs ailes.
Dernier élément important pour comprendre la valeur de cette œuvre de Giovanni Bellini. L’artiste a ici réalisé un classique du retable d’autel qui deviendra un modèle du genre, et le restera pendant des siècles à Venise. L’artiste sera copié par tous ses rivaux vénitiens, surnommés les « faiseurs de Madone » et par les artistes de l’Italie du Nord. Il y aura effectivement abondance de commandes sur ce thème. Grâce à la conquête de la Terre ferme, Venise est non seulement une cité très riche, mais aussi la nouvelle cité de la Renaissance. Une Renaissance toute vénitienne qui mêle les caractères de la Renaissance florentine et des huiles flamandes.

Vous en avez un exemple typique avec la « Vierge à l’oranger » de Cima Da Conegliano, réalisée dix ans plus tard. Pour la voir, regardez sur le mur à gauche de celui qui porte l’œuvre de Bellini. C’est l’œuvre située la plus à droite. L’œuvre de Cima représente la Vierge à l’Enfant assise sous un oranger entourée de saints. Saint Job ou Saint Jérôme à gauche et Saint Louis à droite. Cima reprend le schéma de Giovanni Bellini, mais, il l’intègre dans un vaste paysage d’une grande douceur, spécifique à l’artiste. Le paysage est d’ailleurs identifiable puisqu’il représente la ville et le château de San Salvatore di Collato, de la région vénitienne de Trévise, connue pour ses frais vallons et ses châteaux couronnés de tours. Des paysages qui ornent traditionnellement les peintures des artistes vénitiens. Ce goût pour le détail naturaliste, vous le trouvez aussi dans la représentation de Saint Joseph gardant l’âne qui a porté Marie jusqu’à Bethléem. Le personnage est peint, sur un deuxième plan, entre le saint à demi-nu et la Vierge.
Cima da Conegliano, tout en gardant son particularisme, appartient au groupe influencé par Giovanni Bellini. Après des débuts vénitiens foudroyants, ce solitaire quitte Venise en 1492 pour se réfugier dans sa région natale, Trévise, où il continuera sa carrière de « faiseur de Madones ».

Marco Basaiti est l’un des autres imitateurs de Giovanni Bellini dont il reprend la sensibilité, la douceur et la géométrie de la composition. Vous pouvez admirer deux de ses œuvres dans cette même salle : le « Christ au Jardin des Oliviers » et « la Vocation des fils de Zébédée », réalisées toutes deux au début du 16ème siècle. Cette dernière œuvre, située à gauche de la « Vierge à l’Oranger » de Cima, figure l’appel par Jésus des Apôtres Jacques et Jean, fils de Zébédée, qui, selon l’Evangile de Saint Matthieu, « étaient en train d’arranger leurs filets (…). Laissant aussitôt leur barque et leur père, ils le suivirent. » Le paysage aquatique aux barques coupées par le cadre est un premier plan très audacieux. N’hésitez pas à regarder attentivement les jeux de transparences apportés aux couleurs, c’est là la marque de Basaiti.


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