L’œuvre nommée « Pieta » et les deux œuvres de Giorgione 

Venise : le musée de l'accademia

L’œuvre nommée « Pieta » et les deux œuvres de Giorgione 

L’œuvre suivante est une « PIETA ». Elle se trouve dans la salle suivante, la salle N°5.
Pour cela, empruntons l’une des deux portes qui permettent d’y accéder, situées de part et d’autre de l’œuvre de Bellini, « la Vierge à l’Enfant entre Ste Catherine et Ste Marie-Madeleine », que vous venez de voir. Dans cette salle, nous aurons aussi l’occasion d’admirer deux œuvres majeures du mystérieux Giorgione : la « Tempête » et la « Vieille Femme ».

Admirons la « Pietà ». Elle se trouve sur le mur de la porte que vous venez de franchir. Giovanni Bellini peint un Christ adulte mort, sur les genoux de sa mère. Cette représentation de la Pietà, dont le traitement évoluera à travers les siècles, est ici très classique du 15ème siècle. Tout d’abord, nous voyons un vaste paysage et une belle perspective : c’est très caractéristique de la Renaissance toscane. Revenons au magnifique paysage en arrière-plan : il n’est pas un simple décor : il devient un élément essentiel de la scène. Les personnages qui le dominent ne s’en détachent pas ; ils font entièrement partie de celui-ci. L’artiste développe aussi la perspective, une « perspective aérienne » selon les propres termes de Léonard de Vinci, créée par un jeu prédéfini de couleurs : le vert du premier plan, le marron du deuxième et le bleu des montagnes du fond. Il adopte enfin un certain réalisme en choisissant de montrer une Vierge âgée, élément rarissime dans les figurations de la Vierge.

Giovanni Bellini est considéré comme le fondateur de la Renaissance vénitienne. Parmi ses disciples on compte Giorgione, le plus énigmatique des peintres vénitiens.

Cette salle va vous le faire connaître en vous invitant à pénétrer son univers mystérieux, son réalisme, sa douceur, et le sens caché de ses œuvres. Face à l’entrée, deux peintures de GIORGIONE : la «TEMPETE» et la «VIEILLE FEMME ». Placez-vous devant la première, la plus célèbre de toutes les œuvres de ce peintre, souvent méconnu. Giorgione pousse la notion de réalisme, née avec son maître Bellini. Elle va devenir essentielle chez les grands peintres du 16ème siècle, tels que Titien. Mais Giorgio Barbarelli di Castelfranco, dit Giorgione, est un artiste tout à fait à part qu’aucune interprétation ne réussit à enfermer et aucune lecture à cerner. Sa renommée est immense et pourtant on ne connaît que très peu de choses sur lui. Peu de documents, peu d’œuvres environ une vingtaine, mais elles sont si fortes qu’elles laissent une impression tenace et énigmatique car la plupart d’entre elles sont difficiles à interpréter. Il meurt jeune, en 1510, à l’âge de 33 ans pendant l’une des grandes épidémies de peste de Venise.

Giorgione peint, dans un premier temps, une série de petits panneaux à sujet arcadien et de paysages provenant des estampes allemandes. L’Arcadie est, selon les poètes antiques, le lieu de l’innocence et du bonheur. Puis Giorgione se lance dans ses œuvres majeures qui feront de lui l’un des grands maîtres vénitiens. Il est alors surtout connu pour son singulier penchant à confier aux tableaux des « sens cachés ». On sait que l’artiste a travaillé pour un cercle restreint de commanditaires qui ont pu l’inviter à réaliser ces peintures à clef. Il aurait ainsi puisé son inspiration dans le climat intellectuel de Venise, les discussions entre amis et dans ses passions : les mathématiques, l’archéologie, la mythologie, la poétique musicale et le désir d’évasion exprimé par l’Arcadie. A ses débuts, l’élève de Bellini peint « moult portraits et madones » dont certaines œuvres sont des copies d’œuvres du maître. Cependant, il s’éloigne rapidement de celui-ci et des formes classiques pour se tourner vers la nature. Il exprime un intérêt croissant pour les paysages. La tendance réaliste provient de l’influence des écoles flamandes et allemandes très en vogue à Venise entre la fin du 15ème et le début du 16ème siècle.
Devant nous, « La Tempête », réalisée en 1507, est la plus célèbre toile de l’artiste et l’une des plus célèbres de l’histoire de l’art. Cette œuvre mêle réalité et imagination préservant encore aujourd’hui le mystère de son « sens caché ». Prenons le temps de la regarder. Au premier plan, deux personnages sereins d’apparence : une jeune femme presque nue assise allaitant son enfant les yeux tournés vers le spectateur et un jeune homme appuyé à un bâton. A l’arrière-plan, au milieu d’un paysage arcadien : deux colonnes tronquées énigmatiques, un ciel d’orage menaçant zébré d’éclairs, et une cité au bord d’un fleuve qui pourrait évoquer Castelfranco. Comment a-t-on pu reconnaître la ville natale de l’artiste ? et bien, grâce aux tours frappées des armoiries des Carrara de Padoue, et, de Saint Marc de Venise, les deux conquérants successifs de la cité. Encore aujourd’hui, l’œuvre anime maintes controverses. Les significations les plus diverses ont été évoquées. De la simple idylle d’un soldat convoitant une gitane à des thèmes mythologiques complexes, comme la naissance de Bacchus, la maternité de Vénus, ou d’autres récits légendaires ou allégoriques. Les thèmes religieux ont aussi été évoqués : Moïse sauvé des eaux et allaité par une servante juive, la Vierge allaitant Jésus ou Eve allaitant Caïn. Dans ce dernier cas, le jeune homme serait Adam et les personnages seraient plongés dans une réflexion sur la mort symbolisée par les colonnes tronquées. D’autres propositions vont vers une méditation sur le temps ou une allégorie des quatre éléments. Selon le poète Byron, ce serait une allusion à la naissance illégitime de Giorgione : « simple portrait de son fils, de sa femme, de lui-même… L’amour vrai, entier, non point l’idéale union… ». La dernière hypothèse en date fait référence à l’écrit italien édité en 1499 et appelé le « Songe de Polyphile ». L’artiste aurait alors représenté la nymphe Polia et son amant Polyphile avec son bâton d’errant. Les colonnes évoqueraient les thermes du palais de la reine des lieux où arrive Polyphile ; l’enfant symboliserait l’amour des deux amants dans un paysage magnifique… Pourquoi pas ?

En réalité, comme vous vous en rendez compte, aucune hypothèse n’est très convaincante. Mais nulle incompatibilité n’oppose le réalisme des personnages, le caractère dramatique et pesant de l’atmosphère, et, le jeu des allusions littéraires dont la compréhension peut finalement n’être que facultative.
La « Tempête » est, à cet égard, une œuvre caractéristique de l’art de Giorgione. Au-delà de sa volonté de préciosité dans la signification de sa peinture, son goût pour le réalisme et le paysage est ici particulièrement visible. Le réalisme y est créé par l’humanité des personnages, les tons naturels, la lumière dorée, enfin, par une peinture rendue translucide grâce à l’utilisation du glacis, qui est une laque transparente légèrement teintée atténuant les pigments de couleur sous-jacents. Ce réalisme donne un poids à la vérité qui s’en dégage. Mais c’est au paysage qu’il faut accorder toute notre attention, car c’est la première fois, dans l’histoire de la peinture, qu’il joue un rôle aussi important en dominant l’ensemble de l’œuvre.
Giorgione invente ici le paysage pictural moderne.

Si la « Tempête » est un monument de l’art pictural, « la Vieille Femme », située juste à côté, est une œuvre moins connue ; mais elle n’en est pas moins forte et touchante. Ce tableau représente le visage ravagée d’une vieille femme, peut-être la mère de Giorgione ou le visage de la jeune femme de la Tempête ou tout autre. Mais ce sont les deux mots inscrits sur le cartouche, « col tempo », « avec le temps » qui donnent à cette œuvre tout son sens philosophique. Le Temps ne s’arrête pas, il est inéluctablement ravageur. Toute l’œuvre est giorgionesque alors qu’on l’avait attribuée un temps au Titien : la douceur d’expression, la délicatesse du trait malgré un portrait particulièrement ridé, l’équilibre de la couleur construit sur quatre tonalités, la douce lumière d’intérieur, et, surtout, le terrible réalisme des ravages du temps.

S’il est un peintre à part, Giorgione n’en reste pas moins le continuateur et le réformateur des Bellini. Il ouvre une porte aux grands maîtres vénitiens du 16e siècle : Titien, Véronèse et Tintoret.


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