La peinture védutiste

Venise : le musée de l'accademia

La peinture védutiste

Après être retourné dans le couloir 12, traversez-le totalement.
Vous arriverez dans le couloir n° 15. Prenez alors la première porte à gauche afin de pénétrer dans la salle n°17.

Cette salle 17 s’articule en trois petites pièces en enfilade. Dans la première, nous trouverons des œuvres du 18ème siècle d’artistes célèbres comme Canaletto, Bellotto et Guardi. Nous vous parlerons de ces 3 artistes et vous laisserons ensuite regarder quelques-unes de leurs œuvres exposées ici. Ils sont le chant du cygne de la peinture vénitienne.
Mais avant cela, il nous faut dire un mot sur la situation de Venise à cette époque. La cité a beaucoup décliné depuis la splendeur des 15ème et 16ème siècles. La cité des doges a perdu son empire maritime, conquis à coup de sabre par les Turcs ottomans. Les richesses ne passent plus alors par la Méditerranée, mais par les nouvelles routes maritimes de l’Atlantique. L’ancienne maîtresse du commerce européen a été détrônée. Que reste-t-il donc de Venise ? Hé bien…La fête. Pour remplir les caisses, désormais vides, de la Sérénissime et cacher aux citoyens l’âpreté de la décadence, les doges ont mis en place une nouvelle stratégie : allonger la durée du carnaval : 2 mois à l’époque de la Renaissance, 6 mois au 18ème siècle. Le but est d’attirer toute la haute société européenne en mal de réjouissances, d’art et de théâtre, de jeux et de plaisirs. Sous l’anonymat du masque de carnaval, toutes les débauches sont autorisées. Les écrits de Casanova, connu pour ses aventures galantes, et le théâtre de Goldoni, le Molière italien, décrivent cette Venise décadente du 18ème siècle. La peinture vénitienne est alors au service des touristes qui séjournent à Venise ou ne font qu’y passer. Ils font alors le « grand tour » des merveilles de l’art italien de Venise à Naples. Les petits tableaux de Canaletto, Guardi et Bellotto qui sont exposés ici sont de véritables souvenirs de voyage : ils étaient destinés à orner les cabinets de curiosité des aristocrates et voyageurs de Londres, Paris ou Saint-Pétersbourg. Ces vues, peintes sur le vif, quasi photographiques, annoncent, de fait, l’impressionnisme et la carte postale. Répétant à l’infini les arcades de la place Saint Marc et les palais du Grand Canal, les toiles des « vedutisti », peintres représentant des paysages ou vues, vont propager à travers l’Europe le mythe de Venise, ce joyau romantique posé sur la lagune. Venise commence alors à se fixer dans l’image, erronée, d’une ville-décor, d’une ville-spectacle, d’une ville-musée, où l’on n’habite pas. L’essor de la peinture védutiste révèle à quel point Venise a perdu de sa réalité tangible pour l’Europe.

Bien que la cité possède peu de toiles des peintres qui ont fait sa réputation, vous pouvez distinguer leur style et quelques unes des caractéristiques qui leur sont propres.
Regardez de plus près dans cette première pièce les œuvres des trois grands vedutisti.

L’Académie abrite ainsi quelques tableaux d’Antonio Canal, dit Canaletto, le plus célèbre de tous et l’un des peintres italiens les plus illustres. Décorateur de théâtre à ses débuts, Canaletto crée le style védutiste. Il peint d’innombrables vues de Venise, qui fascineront toute l’Europe. Très remarqué par les Anglais, il fera même deux séjours à Londres et sera ainsi le seul védutiste à réaliser des vues de la City. Il meurt en 1768. Vous pouvez voir l’une de ses toiles accrochées au milieu du mur, à gauche en entrant.

Son style est remarquable de précision et de raffinement. Le peintre décrit la cité observée sur le vif, fonde la construction de ses paysages sur un rythme scandé par la verticalité de l’architecture et sur une luminosité créatrice d’une atmosphère chaude. Là aussi sa minutie est quasi photographique. Néanmoins, il exagère les perspectives et tend à peindre les architectures comme des décors de théâtre. C’est ainsi qu’il peint les « Caprices architecturaux » que vous pouvez découvrir dans cette pièce. L’un d’entre eux, qui se trouve être l’un de ses derniers tableaux, est une étude académique de portique en perspective, son examen de passage pour devenir membre de l’Académie des Beaux-Arts de Venise. Cette œuvre aride et purement technique date de 1765.

Canaletto, fondateur du style, inspirera de nombreux artistes tels Bellotto et Guardi.
Parlons de Bernardo BELLOTTO, mort en 1780, parent et élève de Canaletto. L’une de ses toiles se trouve à gauche du Canaletto sur lequel nous avons attiré votre attention. Il opte, dès ses débuts, pour un point de vue encore plus réaliste, quasi naturaliste, très marqué notamment dans la représentation des personnages. Si les personnages de Canaletto apparaissent un peu flous, ceux de Bellotto sont très nets. Il est aussi reconnaissable par l’utilisation qu’il fait de couleurs aux tons froids. Bellotto est un artiste européen. Par ses déplacements incessants, en particulier en Europe centrale, il fera connaître la lumière et le style du védutisme vénitien à un cercle plus large : il ouvre ainsi la voie au paysage naturaliste du 19ème siècle. En observant attentivement les œuvres de Bellotto ici présentes, vous verrez combien cet artiste est le védutiste se rapprochant le plus de la photographie.

Très différent maintenant, Francesco GUARDI, mort en 1793. Il est le plus connu des cinq peintres du même nom. Vous pouvez voir l’une de ses toiles à gauche de la porte par laquelle nous sommes entrés. Il adopte un style plus nerveux, moins précis que Canaletto et Bellotto, et s’oppose à toute délimitation des formes. Par une dilution excessive de l’huile et l’utilisation d’une lumière vibrante qui atténue les contours, il donne l’illusion de l’aquarelle. Sa touche «impressionniste» avant l’heure et l’expression pathétique de ses personnages charment aujourd’hui le spectateur plus que le perfectionnisme froid de Bellotto. C’est en 1760 que, converti par Canaletto, Francesco Guardi commence sa carrière de védutiste. Sa vie de peintre sera assez misérable dans un monde artistique qui lui préfère Canaletto et Belotto, parce que plus précis et plus nets.
Rendez vous maintenant dans la 3ème pièce du fond de la salle 17.

Dans cette troisième petite pièce, regardez, sur le mur de droite en entrant, les petits tableaux appelés « SCENES VENITIENNES », réalisées par PIETRO LONGHI vers 1750.
Célèbre auprès de ses contemporains pour ses portraits, cet artiste l’est aujourd’hui pour sa peinture de genre. Il est l’auteur d’innombrables scènes familières montrant combien Venise se détourne de la grandeur de son histoire, pour s’abîmer dans les détails de la vie quotidienne. Si les tons sont éteints et un peu froids, le pinceau est délicat et précis. Tel un miniaturiste, il donne à ses personnages une acuité d’un réalisme inhabituel. Ceux-ci sont d’ailleurs bien identifiables, car ils ont toujours l’air de poser, regardant le spectateur comme sur une scène de théâtre. Et, puis les personnages ont des mouvements un peu raides. Cela semble une gaucherie, mais est probablement voulu puisque, dans ses dessins préparatoires, le mouvement y est plus libre. Doit on y voir le symbole d’une Venise qui a perdu en spontanéité et en énergie et passe son temps à se regarder et à être comme gauche, empruntée ? Mais ce qui est particulièrement intéressant, c’est la description donnée de la vie des Vénitiens au 18ème siècle. Regardez ces petites scènes : la « Leçon de Danse », « Chez le pharmacien », « le Concert »... Elles sont autant de chroniques de la société vénitienne. Goldoni, le Molière Italien, disait à cet effet que Longhi était son équivalent en peinture. Tout deux ont eu cette passion de l’observation de la vie de leurs contemporains. Et tous deux l’ont transcrit d’une manière réaliste et satirique, plutôt qu’idéaliste.

Ces tableaux du 18ème siècle sont les derniers sur l’histoire de la peinture vénitienne. Vous avez pu voir à travers les grands peintres Paolo et Lorenzo Veneziano, Giovanni Bellini et Giorgione, Titien, Véronèse et Tintoret, et enfin Tiepolo, Canaletto et Longhi, toute l’évolution de cet art pictural mêlé d’influences toscanes et nordiques. Du byzantinisme à l’éclosion du gothique vénitien, de la Renaissance au rococo et au védutisme… de la naissance à l’apogée puis à la fin d’un art. Mais si les artistes vénitiens sont si célèbres, c’est pour leur génie à raconter l’histoire de leur ville, de sa grandeur à son déclin, et à en révéler le charme. A évoquer ses palais, ses canaux, ses couleurs et sa lumière dorée ; la lumière de la Sérénissime, point d’orgue de la peinture vénitienne.


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