La Maison de Loos, la Looshaus

Vienne : la hofburg et ses dependances

La Maison de Loos, la Looshaus

Comme vous le voyez, la Looshaus, c'est-à-dire la « Maison de Loos » se détache clairement de l’environnement architectural. Aujourd’hui, elle compte parmi les édifices les plus renommés de Vienne, et comme vous allez le comprendre, il n’en fut pas toujours ainsi. Tout commence en 1909, lorsque la maison de couture Goldman et Salatsch décide d’organiser un concours pour la construction d’un immeuble commercial et d’habitation sur la Michaelerplatz. Et comme aucun des projets du concours n’est satisfaisant, on fait appel à Adolf Loos. Ce dernier livre alors un projet étonnant qui est immédiatement accepté par le maître d’ouvrage. De quoi s’agit-il ? De l’immeuble que nous avons sous les yeux! Et rapidement, alors que les travaux avancent, une véritable levée de boucliers s’organise. Alors, notons que les opposants sont aussi bien la municipalité de Vienne, que des historiens d’art, la presse et même une bonne partie de l’opinion publique. Et ce qui choque, c’est le fait que cette façade se présente dans son plus simple appareil : outrageusement nue ! Mais imaginez-en 1909 : vous vous trouvez au milieu de bâtiments historiques, et devant la Hofburg, le palais de l’empereur. Alors, quand arrive cet édifice bizarre, vous criez au manque de respect, mais malgré tout cela la LoosHaus sera finie. Et l’empereur François-Joseph, toujours pragmatique, tirera les rideaux de son bureau qui donne sur la place afin d’oublier tout cela. Regardons mieux cette façade pour comprendre ce qui choqua tant ses contemporains. Ce que l’on remarque tout de suite, c’est que cet immeuble en béton armé est clairement divisé en deux. Voyez le rez-de-chaussée et l’entresol : on y trouve une partie commerciale. Regardez au-dessus : là commence la 2ème partie de l’immeuble, à savoir 4 étages réservés à des appartements. Et à chacune des parties correspond un traitement particulier de la façade. Une distinction claire entre commerce et habitat pour mieux exprimer la différence des fonctions à travers le matériau et le dessin de la façade.
Ainsi, dans la partie inférieure, Loos a appliqué un principe qui lui est cher et qui consiste à montrer explicitement aux passants la finalité des établissements commerciaux qu’il était en charge de réaliser. Comme il disait « Une banque doit vous dire : dépose ton argent, il sera bien gardé ». Ici, en 1911, ce n’était pas une banque, mais une Maison de couture luxueuse dans laquelle la bonne société viennoise venait flâner. Un lieu à la mode placée dans la partie la plus noble de la ville. A noblesse de la fonction, noblesse du matériau. Loos choisit donc un marbre à veine ondulé de type cipolin qu’il va lui même sélectionner dans les carrières de l’île d’Eubée. Et pour mettre en valeur la partie commerciale de son immeuble, il ajoute encore quatre colonnes toscanes en marbre. Mais figurez-vous que 4 belles colonnes sont purement symboliques : elles ne portent rien, car Loos a posé des grandes poutres entre les gros piliers principaux. Il en est de même pour les petites colonnes placées dans les ouvertures saillantes et comme grillagées de l’entresol. L’intérêt de Loos, c’est qu’il prend toujours des libertés avec la tradition. Par exemple, regardez au niveau de l’entrée et voyez les marches : que remarquez-vous à leur sujet ? Qu’il place les marches derrière les colonnes et non devant. Résultat, il fait ainsi disparaître l‘idée de perron qui est cet espace intermédiaire de transition entre l’extérieur et le bâtiment. Ici, en passant les colonnes, vous entrez dans une zone de luxe… c’est le message des colonnes de marbre. Et ensuite les marches sont déjà dans le bâtiment. Donc, en les montants, vous avez l’impression que vous allez encore progresser dans le luxe. Maintenant, lever les yeux vers la partie supérieure de la façade. Il n’y a rien ou plutôt il n’y a pas d’ornementation, pas de moulures, pas de balcon, pas de marbre non plus : cette façade-là est bien « outrageusement nue » comme le disait les critiques d’alors. Regardez : sur quatre étages, Loos introduit une simplicité radicale et sans précédent : un alignement de fenêtres sobres percées directement dans un mur lisse et blanc et sans ces petits frontons pour les souligner, « une maison sans sourcils » comme on dira alors ! Si vous voulez vous faire une idée de la révolution que représente pour l’époque cette absence d’ornement, et bien, regardez vers l’immeuble voisin, à gauche de la Looshaus, de l’autre côté de la Herrengasse. Oui, c’est cet immeuble grisâtre où se trouve le célèbre Café Greinsteidl. Comparez donc les deux façades et imaginez qu’à peine dix ans les séparent : 1900 pour l’immeuble de gauche et 1911 pour la Looshaus ! Et si Loos choisit de donner une égale importance à tous les étages d’habitation, c’est parce qu’il défend l’idée selon laquelle les différences sociales n’avaient pas à être projetées en façade. Aujourd’hui, tout le monde reconnaît le caractère exceptionnel de la Looshaus, et plus personne ne crie à l’indécence. Chacun reconnaît et comprend l’idée de l’architecte qui voyait dans cet immeuble la rencontre symbolique de la vieille ville et de la ville nouvelle.


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