Clear Shadows, un regard contemporain sur nos vies automatisées

Clear Shadows développe une œuvre d’art contemporain centrée sur les transformations silencieuses de nos modes de vie. Automatisation, intelligence artificielle, écrans, corps, consommation, temps, environnement et vivant constituent les principaux territoires de recherche de l’artiste. À travers des installations, sculptures, vidéos, dispositifs numériques et expérimentations inspirées du monde scientifique, son travail cherche moins à représenter notre époque qu’à révéler les mécanismes qui la transforment.

L’artiste part souvent d’objets ou de comportements extrêmement ordinaires : un smartphone que l’on consulte mécaniquement, une chaise, une horloge, une boîte de Pétri, une radiographie, une branche d’arbre, un médicament, une poubelle ou encore un écran. Ces éléments familiers sont déplacés, transformés ou mis en système afin de faire apparaître ce que leur banalité rend normalement invisible.

L’automatisation comme fil conducteur

L’un des principaux territoires explorés par Clear Shadows est celui de l’automatisation de la vie quotidienne. L’automatisation n’est ici pas seulement industrielle ou technologique. Elle concerne aussi nos comportements : scroller, commander, regarder, cliquer, se déplacer, travailler, se divertir ou communiquer deviennent progressivement des gestes guidés par des interfaces, des algorithmes et des machines.

Certaines œuvres abordent directement cette transformation du corps par le numérique. Elles observent les conséquences presque physiques de nos nouvelles habitudes : position courbée devant les écrans, bras tendu du selfie, doigt répétant indéfiniment le même mouvement sur un téléphone, immobilité devant les plateformes de streaming ou mesure permanente de soi par les objets connectés.

D’autres projets s’intéressent davantage au temps. Horloges détournées, compteurs et dispositifs cinétiques matérialisent les heures consacrées au travail, aux écrans, aux réseaux sociaux, aux jeux, à la télévision ou à Internet. Le temps, donnée abstraite, devient alors une matière visible. L’artiste confronte ainsi les activités auxquelles nous pensons consacrer notre existence à celles qui occupent réellement nos journées.

Cette réflexion se prolonge autour de l’intelligence artificielle. Plutôt que de représenter l’IA comme une technologie spectaculaire ou futuriste, Clear Shadows s’intéresse à sa diffusion progressive dans les comportements ordinaires. Que reste-t-il de la décision individuelle lorsque recommandations, interfaces et systèmes prédictifs anticipent en permanence nos choix ?

Du numérique au vivant

Le travail de Clear Shadows ne se limite pourtant pas à la technologie. Une partie croissante de sa recherche se déplace vers le vivant, les arbres, les micro-organismes, la respiration et les échanges invisibles entre les êtres et leur environnement.

Des empreintes d’écorces réalisées dans l’argile enregistrent par exemple la surface d’un arbre comme on conserverait une trace ou une archive. Dans d’autres œuvres, des coupes de branches deviennent des successions de plaques transparentes évoquant autant la microscopie scientifique que la sculpture contemporaine. La croissance naturelle, habituellement continue, se retrouve découpée, observée et parfois artificiellement interrompue.

Avec Microbes do not trust AI, des cultures réalisées dans des boîtes de Pétri rendent visibles des organismes normalement imperceptibles. Plusieurs prélèvements issus d’objets ou de surfaces du quotidien sont suivis dans le temps. L’apparition progressive des colonies microbiennes introduit une temporalité biologique radicalement différente de celle des machines et des interfaces numériques.

Cette confrontation entre technologie et vivant traverse une grande partie du projet artistique. Elle oppose moins deux mondes qu’elle ne montre leur imbrication croissante.

Des installations entre science, fiction et quotidien

Clear Shadows utilise volontairement des médiums très différents. Sculpture, photographie, vidéo, dessin, installation sonore, objets connectés, écrans, verre, bois, argile, Plexiglas ou dispositifs lumineux peuvent cohabiter d’un projet à l’autre.

Certaines installations empruntent leurs formes visuelles aux laboratoires et aux dispositifs scientifiques. Tuyaux, récipients, capteurs, boîtes de Pétri ou lames de microscope deviennent les composants d’expériences qui oscillent entre protocole crédible et machine absurde.

Cette ambiguïté est particulièrement présente dans les projets consacrés au fonctionnement du corps humain. Respiration, circulation du CO2, eau, méthane ou urée peuvent être représentés comme les flux d’une immense infrastructure technique. L’être humain devient presque une usine biologique dont les échanges gazeux et liquides seraient collectés, mesurés puis redistribués.

L’humour reste souvent présent, mais il ne fonctionne pas comme un simple effet comique. Il introduit plutôt un léger décalage permettant de regarder autrement des phénomènes devenus trop familiers pour être encore questionnés.

La vidéo comme prolongement de l’installation

La vidéo occupe également une place importante dans ce travail. Dans Homo Cubile, l’écran et l’univers domestique interrogent cette économie du canapé dans laquelle une part croissante des activités humaines peut désormais être réalisée sans déplacement.

Dans Thanks Elon, humains et robots évoluent au fil de différentes scènes inspirées tantôt de la vie quotidienne, tantôt de références historiques ou artistiques. À mesure que les robots deviennent plus humains, la distinction entre l’homme et la machine devient moins évidente.

Ces vidéos ne sont pas nécessairement conçues comme des films autonomes. Elles peuvent également être intégrées dans des installations comportant plusieurs écrans, des structures en bois ou des scénographies qui replacent l’image dans l’espace réel du visiteur.

« Nous, les automates ! », le livre qui accompagne la recherche

Cette exploration trouve également une forme écrite dans Nous, les automates !, un ouvrage d’environ 300 pages qui prolonge plusieurs des questions présentes dans les œuvres. Le livre s’intéresse aux mécanismes qui automatisent progressivement les comportements humains et aux transformations sociales associées au numérique, aux plateformes, aux écrans et à l’intelligence artificielle.

Il ne constitue pas simplement un commentaire théorique des installations. Il appartient au même territoire de recherche. Les œuvres donnent une forme physique ou visuelle à certaines intuitions, tandis que l’écriture permet d’explorer plus directement les mécanismes économiques, technologiques et comportementaux qui les sous-tendent.

Un art contemporain des systèmes invisibles

Le travail de Clear Shadows peut ainsi être lu comme une tentative de représentation des systèmes invisibles qui structurent progressivement nos existences. Là où l’art figuratif représente traditionnellement des personnes, des paysages ou des objets, ces installations cherchent davantage à rendre visibles des mécanismes : algorithmes, habitudes, flux, automatismes, transformations du corps ou interactions entre technologies et environnement.

Cette démarche inscrit Clear Shadows dans un art contemporain conceptuel tout en conservant une forte dimension matérielle. Les idées passent rarement par le texte seul. Elles prennent la forme d’une horloge, d’une culture microbienne, d’un écran, d’une empreinte d’arbre, d’un fragment de corps radiographié ou d’un dispositif technique.

Dans un monde où les technologies deviennent d’autant plus puissantes qu’elles disparaissent derrière des interfaces simples, Clear Shadows choisit précisément de rendre ces mécanismes visibles. Ses œuvres déplacent le regard vers ce qui agit en arrière-plan : le temps absorbé, les gestes automatisés, les corps modifiés, les ressources consommées, les décisions déléguées et les relations progressivement redessinées entre l’humain, la machine et le vivant