San Polo : Venise insolite
San Polo, le plus petit sestiere de Venise, recèle des trésors culturels méconnus. Loin des circuits touristiques classiques, il offre une plongée singulière dans l’histoire et les secrets de la Sérénissime.
La Capellina de l’église San Cassiano : un trésor oublié
À gauche du chœur de l’église San Cassiano, une petite ouverture discrète mène d’un côté à la sacristie, de l’autre à une adorable chapelle totalement oubliée du public. Conçue en 1746 par l’abbé Carlo dal Medico, mort en 1758, la chapelle San Carlo Borromeo est un véritable bijou du XVIIIe siècle.
On y découvre :
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Des marbres polychromes et des pierres semi-précieuses
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Des dossiers de stalles en noyer
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Un tableau intitulé Le Christ au jardin, attribué à Leandro Bassano
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Une toile d’autel représentant La Vierge à l’enfant, saint Charles Borromée et saint Philippe Neri, œuvre de G.B. Pittoni
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Une fresque du plafond également signée Pittoni
Une chapelle à la fois précieuse, discrète et pourtant spectaculaire.
Un chef-d’œuvre méconnu du Tintoret
Toujours dans l’église San Cassiano, et malgré sa relative discrétion, se trouve l’un des chefs-d’œuvre du Tintoret : La Crucifixion (1568). Située à gauche derrière l’autel, cette œuvre frappe par la vivacité de ses couleurs, l’originalité de sa composition et la tension dramatique qu’elle dégage.
Une simple pièce de 50 centimes permet d’illuminer la toile et d’en révéler toute la puissance. Un geste modeste pour une expérience artistique inoubliable.
Infos pratiques :
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Église de San Cassiano
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Ouverture : tous les jours de 9h à 12h et de 17h30 à 19h30
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Messe à 19h
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Pour visiter la Capellina, il faut demander à allumer la lumière
Une inscription historique : la prise de Buda
Sur la façade de la maison du numéro 1686, au pied du ponte della Chiesa, sur le campo San Cassiano, une inscription gravée dans la pierre rappelle un fait historique peu connu. On peut y lire :
1686 - ADI 18 ZVGNO – BVDA - FV ASSEDIATA ET ADI 2 - SETTEMBRE FV PRESA
Cette inscription commémore la prise de Buda (future Budapest), assiégée le 18 juin 1686 et conquise le 2 septembre par les Habsbourg, après plus de 140 ans de domination ottomane.
Le projet oublié de Palladio pour le pont du Rialto
Au XVIe siècle, plusieurs architectes de renom présentèrent des projets pour remplacer le pont en bois du Rialto par un pont en pierre. Parmi eux, Palladio proposa une structure audacieuse et élégante, illustrée dans un tableau de Guardi.
Ce tableau mêle :
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Éléments réels, comme le Grand Canal
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Éléments imaginaires, tels que le palais Chiericati de Vicence
Le pont en bois, existant depuis 1264, fut plusieurs fois reconstruit, avant qu'une version en pierre ne soit enfin décidée en 1525. Après bien des hésitations, c’est finalement Antonio da Ponte qui fut retenu en 1588. Son projet, un pont à arche unique, fut achevé en 1591. Il permettait une meilleure circulation fluviale, indispensable sur cette artère majeure.
Encore aujourd’hui, certains regrettent que le projet de Palladio n’ait jamais vu le jour, trouvant le pont actuel massif et peu élégant.
La légende du diable au pont du Rialto
Selon une légende locale, le diable exigea l’âme du premier être vivant qui traverserait le pont du Rialto en échange de la réussite des travaux. Antonio da Ponte, rusé, fit traverser un coq pour tromper le diable.
Mais celui-ci, ulcéré, alla chez l’architecte et convainquit sa femme de se rendre sur le pont. Enceinte, elle y alla, et l’âme de l’enfant, mort-né, serait restée à errer avant d’être apaisée par un gondolier.
Une fable vénitienne teintée de mysticisme et de tragédie.
Guerre civile sur le pont du Rialto
Le pont du Rialto fut également le théâtre d’un épisode sombre de l’histoire vénitienne. Le 2 mai 1797, face à une foule en colère dénonçant l’abandon de la République aux troupes napoléoniennes, le gouvernement provisoire ordonna de tirer au canon sur les manifestants depuis le sommet du pont.
Le dernier coup de canon de l’histoire de Venise y fut tiré ce jour-là.
Une cigogne et un doge
Sur le coin sud-est du pont du Rialto, une cigogne sculptée rappelle que le pont fut construit durant le dogat de Pasquale Cicogna. Ce détail symbolique fait discrètement écho au nom de ce doge influent de la fin du XVIe siècle.
La franc-maçonnerie à Venise : histoire discrète et symboles cachés
Dès le XVe siècle, la franc-maçonnerie opérative aurait existé à Venise. En 1515, son siège aurait été installé à Sant’Aponal par Pietro Lombardo, tailleur de pierre, qui avait acquis une parcelle à la base du campanile. Sur la façade du numéro 1252, un haut-relief représente les « Quatre Saints Couronnés » accompagnés de l’inscription : « MDCLII SCOLA DI TAGLIAPIERA ».
Cette école de tailleurs de pierre resta active jusqu’en 1686, date à laquelle la franc-maçonnerie fut interdite à Venise. Elle refit surface après 1729, avec l’arrivée du Grand-Maître de la loge de Londres, qui résida à Madonna dell’Orto.
Plus tard, Marconis de Nègre, fils d’un officier de la flotte française en Égypte, fonda la Société des Sages de la Lumière, à l’origine du renouveau maçonnique vénitien au XVIIIe siècle.
Les objectifs des maçons vénitiens :
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Promouvoir un idéal moral et social
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Influencer la société par les arts et la littérature
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Inspirer les réformes sociales et urbaines à travers la symbolique et la spiritualité
Le poète et philosophe Giulio Strozzi illustre cette ambition dans son poème La Venetia Edificata.
La franc-maçonnerie surveillée et fragmentée
À l’opposé de cette vision spirituelle, certains groupes maçonniques utilisèrent des réseaux liés au carbonarisme, courant révolutionnaire né au début du XIXe siècle sous l’impulsion du général Pepe. Ces agitations expliquent pourquoi la franc-maçonnerie fut surveillée de près par les autorités vénitiennes.
En 1778, on dénombrait encore cinq loges maçonniques dans la région :
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Deux à Venise
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Une à Padoue
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Une à Vicence
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Une à Brescia
Certains maçons s’éloignèrent des agitations politiques et se consacrèrent uniquement à une pratique spirituelle, ce qui ne les épargna pas de la méfiance de l’Église, qui les percevait comme des rivaux en matière de savoir et de tradition.
La loge Fedeltà et les figures emblématiques
Selon un inventaire daté du 7 mai 1785, révélé en 1988, la première loge de Venise portait le nom de Fedeltà. Fondée en 1780, elle était installée au palazzo Contarini, dans le quartier de Santa Croce, au bord du Rio Marin.
Elle se distinguait par :
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Ses études en alchimie et hermétisme
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La pratique du Rite Écossais Rectifié, puis du rite de Misraïm (fondé par Cagliostro à Venise en 1788)
Fondée par Domenico Gasperoni et Michele Sessa, cette loge aurait fonctionné jusqu’à la fin du XIXe siècle.
Parmi ses membres célèbres :
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Giuliano de Lorenzo
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Francesco Milizia
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Tommaso Temanza, architecte de l’église de la Maddalena
La loge Union, quant à elle, était située corte da Mosto, à San Marcuola. Casanova, figure emblématique de la franc-maçonnerie, y aurait également été affilié.
Une tradition ancienne et symbolique
La franc-maçonnerie opérative vénitienne s’inscrit dans la tradition des Colegium Fabrorum de la Rome antique, puis des moines-constructeurs du Moyen Âge. Elle perdura jusqu’au XVIIe siècle avant de donner naissance à la maçonnerie spéculative moderne, née en France en 1717, axée sur la philosophie, les rites secrets et l’élévation spirituelle.
Les « bons cousins charbonniers », quant à eux, se réunissaient dans des cabanes, inspirant le nom du carbonarisme, courant révolutionnaire d’inspiration maçonnique.
Le bas-relief de la Scuola des cordonniers
« Saint Marc, patron de Venise et des cordonniers »
L’ancien siège de la Scuola dei Calegheri (ou Scuola des cordonniers), fondée en 1446, présente au-dessus de sa porte d’entrée un bas-relief remarquable, souvent négligé. Attribué à Pietro Lombardo (1478), il représente « Saint Marc guérissant le cordonnier Aniano ». Cet épisode de la vie de saint Marc, se déroulant à Alexandrie, explique pourquoi il est devenu le saint patron des cordonniers.
Fait notable : le musée de la chaussure de Barcelone présente également sur sa façade un bas-relief du lion de Saint Marc, ce qui peut paraître surprenant dans le contexte catalan (voir à ce sujet l’ouvrage Barcelone insolite et secrète des éditions Jonglez).
Pourquoi Saint Marc est-il le patron des cordonniers ?
Après avoir évangélisé l’Italie, Saint Marc se rend en Égypte où il fonde l’Église chrétienne orthodoxe à Alexandrie, devenant le premier évêque de la ville, et donc le premier « pape » de cette branche chrétienne d’Orient. Il est capturé et meurt en martyr en 67, victime des nombreuses conversions qu’il suscite.
Ses reliques sont d’abord conservées dans une chapelle près du petit port de pêche de Bucoles, proche d’Alexandrie, là même où il aurait souffert le martyre, avant leur transfert vers Venise.
Lors de son séjour à Alexandrie, vers l’an 42, un cordonnier nommé Anianus se blesse grièvement en réparant une sandale. Saint Marc le soigne immédiatement et miraculeusement. Cet acte fondateur vaut au saint d’être reconnu comme le patron des cordonniers.
Un autre saint associé à la profession est Saint Crépin, martyr du IIIe siècle. Crépin et son frère Crépinien, venus de Rome, étaient cordonniers à Soissons. Ils furent décapités pour leur foi chrétienne en 285 ou 286.
Le mot « cordonnier » vient d’ailleurs de « cordouanier », en référence à l’artisanat du cuir de Cordoue.
Infos pratiques :
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Adresse : Campo San Tomà, n°2857
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Quartier : Cannaregio
San Polo : un sestiere plein de trésors cachés
San Polo, bien que le plus petit des sestieri de Venise, est un quartier dense en histoire et en découvertes insolites. Loin des grands axes touristiques, il offre une vision authentique de la vie vénitienne.
Le Campo San Polo
Le Campo San Polo est le plus vaste campo de la ville après la célèbre place Saint-Marc. Historiquement, il a servi de lieu d’accueil pour des foires, des spectacles et des fêtes populaires. Aujourd’hui encore, il demeure un lieu vivant, propice à la détente et à l’observation de la vie locale.
En hiver, une patinoire y est souvent installée, apportant une touche de féérie à cette place déjà animée.
Le Palazzo Pisani Moretta
Ce magnifique palais gothique du XVe siècle donne directement sur le Grand Canal. Il constitue un exemple saisissant de l’architecture vénitienne de l’époque. Généralement fermé au public, il ouvre ses portes lors d’événements spéciaux ou à l’occasion de visites privées.
Son intérieur luxueusement décoré conserve des fresques de grands maîtres comme Tiepolo et Guarana, offrant une immersion unique dans la splendeur d’antan.
La Scuola Grande di San Giovanni Evangelista
Fondée en 1261, la Scuola Grande di San Giovanni Evangelista est l’une des plus anciennes de Venise. C’est un véritable joyau de la Renaissance, autant par son architecture que par sa décoration intérieure. On y découvre des œuvres d’artistes tels que Carpaccio, Bellini et Tiepolo.
La scuola est toujours en activité et accueille régulièrement des événements culturels, des concerts et des expositions temporaires.
Horaires :
Du lundi au samedi, de 9h à 13h et de 14h à 17h
La Casa di Carlo Goldoni
Le célèbre dramaturge vénitien Carlo Goldoni passa son enfance dans cette maison du XVIIe siècle, aujourd’hui transformée en musée. La Casa di Carlo Goldoni permet de découvrir l’univers de l’écrivain à travers des manuscrits, des objets personnels et des documents historiques.
La maison elle-même est un bel exemple de l’architecture vénitienne résidentielle de l’époque.
Horaires :
Tous les jours, de 10h à 17h
La Corte del Milion
Perdue dans le dédale de ruelles du quartier, la Corte del Milion est un lieu chargé d’histoire. Elle tire son nom de Marco Polo, qui aurait vécu dans une maison adjacente. Même si la demeure originelle a disparu, la cour conserve une atmosphère unique.
Une balade dans cette zone permet de ressentir l’esprit d’aventure et de découverte de l’époque où Marco Polo revenait de ses voyages en Orient.
Le Mercato di Rialto
Situé entre San Polo et San Marco, le marché du Rialto est l’un des plus anciens et plus vivants de Venise. C’est un lieu emblématique pour les amoureux de la cuisine locale.
Les étals regorgent de produits frais : poissons, fruits de mer, légumes, fruits… Le marché est non seulement un endroit incontournable pour faire ses emplettes, mais aussi un excellent poste d’observation de la vie quotidienne des Vénitiens.
Horaires :
Du mardi au samedi, de 7h à 14h